Spécialiste des mouvements djihadistes, Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou est le directeur-adjoint du Geneva Centre for Security Policy et professeur associé au Graduate Institute. Il analyse les attaques terroristes de ces derniers jours à la lumière de la stratégie de l’organisation Etat islamique (EI).

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Le Temps: Quatre attaques ont été revendiquées par l’État islamique en moins de deux semaines entre la France et l’Allemagne. Est-on entré dans une nouvelle phase de la tentative de déstabilisation de l’Europe annoncée par l’organisation terroriste?

Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou: On en est cette année au même nombre d’attaques revendiquées par l’EI que pour l’ensemble de l’année 2015. En 2014, c’était 19. Il y a plus d’attaques en Europe et aux Etats-Unis. Mais il faut se méfier d’un effet de perception: il y a les opérations lancées et préparées par l’EI, sur le mode de Bruxelles ou Paris, et il y a celles qui s’en inspirent, que l’EI peut revendiquer par la suite.

- L’EI apparaît sur la défensive, il perd des territoires, cela signifie-t-il que son affaiblissement militaire produit un redéploiement de ses combattants ailleurs?

- La stratégie d’expansion des attaques de l’EI était pensée en amont. D’un combat local en 2014, l’EI est passé à une stratégie régionale, puis internationale en 2015. 2016 en est la confirmation. Il y a un deuxième narratif, qui met en lien les difficultés militaires actuelles de l’EI avec la multiplication des attentats. Je m’inscris en faux par rapport à cette lecture. Depuis décembre 2015, l’EI est confronté à une plus grande pression militaire du gouvernement irakien, puis il y a eu l’entrée en guerre de la Russie et le renforcement de l’offensive américaine. Mais la perte de ses territoires est relative. La capacité de tenir les villes de Raqqa (Syrie) et de Mossoul (Irak) et d’autres territoires tout en augmentant la pression au niveau mondial – avec des attentats au Bangladesh, en Arabie saoudite, en Afghanistan, en Egypte, en Turquie et bien entendu en France, en Allemagne et aux Etats-Unis – me fait douter du récit d’une organisation sur la défensive qui frapperait tous azimuts. Il y a une modulation de sa stratégie, mais elle s’inscrit dans la continuité. Il y a encore un autre facteur: la démocratisation du terrorisme. Tout un chacun peut entrer en action, poignarder des gens dans un train, puis poster une vidéo ou brandir un drapeau et se revendiquer de l’EI. L’EI avait mis en ligne une vidéo quelques semaines avant l’attaque de Charlie Hebdo qui appelait à faire précisément ce type d’action. On assiste à l’aboutissement de cette stratégie.

- Quel est l’objectif de ces attaques en Europe: forcer les Français et les Allemands à retirer leurs troupes ou plus généralement à déstabiliser l’Europe?

- A l’évidence il y a un lien qu’on peut oublier ou faire semblant d’oublier – beaucoup de décideurs politiques font l’impasse sur ce lien – entre ces actes et la campagne entamée par la France ou la Russie en Syrie. La Russie n’a pas encore été frappée sur son sol, mais je rappelle que son avion qui a été abattu en Egypte constituait l’attaque terroriste la plus importante depuis le 11 septembre 2001 avec 230 morts. Ce lien est clairement établi dans les vidéos de l’EI. Vidéo après vidéo, des images de bombardements au Proche-Orient succèdent aux images d’attaques en Europe. Les attaques augmentent en fonction de l’engagement militaire. Cela revient à la question de l’intervention qui n’est jamais soulevée de manière assez claire. Mais, il y a aussi une volonté plus globalement de désarçonner l’ennemi, faire sentir au sein même des sociétés la douleur qui est ressenti de l’autre côté. C’était déjà la stratégie de Ben Laden, il parlait de loi du talion. Cet effet de miroir est très présent dans la communication de l’EI.

- Les services de renseignement parlaient en début d’année de 1500 combattants partis d’Europe vers la Syrie puis rentrés dans leur pays dont plusieurs centaines formés pour commettre des attentats. Assiste-t-on à leur entrée en action. L’été sera-t-il particulièrement meurtrier?

- A l’évidence l’été se peint sous ces couleurs. Mais n’oublions pas que, statistiquement, il y avait plus de terrorisme dans les années 1970 aux Etats-Unis comme en Europe. On le perd de vue, notamment parce que chaque attaque et chaque menace sont aujourd’hui vécues en direct. Ce mouvement de retour a été confirmé avec les attentats du 13 novembre à Paris, c’est l’une des opérations les plus préparées par l’EI. Mais l’EI ne contrôle pas tous les flux. Il y a une forme de tourisme du terrorisme avec des individus qui, pour diverses raisons, pour des griefs personnels, comme on l’a vu en Floride, de révolte ou de vengeance comme en Allemagne, passe à l’acte. On verra de plus en plus cette improvisation. Cette utilisation libre et démocratisée du terrorisme est quelque chose éminemment propre à nos sociétés. Le terrorisme est en mutation, sous nos yeux et l’EI n’est qu’un acteur parmi d’autres. Il est le principal, mais mettre uniquement l’accent sur cette lutte contre l’Occident c’est perdre de vue toutes les autres dimensions du terrorisme.

- C’est-à-dire?

- L’attaque à Munich est une forme de terrorisme d’extrême-droite. Il est intéressant de voir les médias se questionner sur la façon de nommer les choses: dans un cas, on parle d’acte terroriste et dans l’autre d’une tuerie. Le jeu de la définition devient un jeu de l’esprit. Lorsqu’un individu attaque un groupe de citoyens de manière sans discrimination, c’est la base du terrorisme. Quand des autorités se demandent s’il s’agit d’une action terroriste alors qu’il y a déjà sept ou huit jeunes tués, c’est assez étonnant. Il en va de même aux Etats-Unis: ce qui se passe actuellement sur le plan racial, avec les policiers, rappelle ce qu’on a connu dans les années 1970. On peut difficilement y voir autre chose, à moins de «culturaliser» le terrorisme qui serait propre à l’islam, à l’islamisme et au Moyen-Orient.

- L’attaque contre une église marque-t-elle le franchissement d’une nouvelle étape dans la volonté de diviser nos sociétés?

- C’est la première attaque dans une église. On a eu par le passé des actes de violence par l’EI contre des groupes de chrétiens – souvenez-vous de la mise en scène sur les plages de Libye de la décapitation de ce groupe de chrétiens érythréens – mais la violence sur le mode religieux se jouait surtout sur le mode interne, entre sunnites et chiites. La récrimination contre l’Occident était essentiellement politique. Avec cette attaque, l’EI agite la dimension religieuse.