Le Temps: De nombreuses arrestations ont eu lieu au Sénégal depuis la confirmation de la candidature d’Abdoulaye Wade. Qu’en est-il?

Assane Dioma Ndiaye: Alioune Tine, un de piliers de la plateforme démocratique d’opposition M23, a été libéré [lundi soir]. Il avait été incarcéré sans charge au cours du week-end. Il a été détenu dans des conditions inacceptables au commissariat central de Dakar, dans une cellule insalubre avec des dizaines d’autres détenus. Son arrestation était préméditée. Et c’est seulement grâce aux pressions des ONG qu’il a finalement été relâché. Par ailleurs, nous avons relevé une quarantaine d’arrestations après la manifestation de vendredi. Les détenus seront probablement déférés devant le procureur et rendus coupables d’atteinte à la sécurité de l’Etat. Selon l’article 80 de notre code pénal [un article qui est depuis longtemps critiqué par la communauté internationale], il est permis à l’Etat d’arrêter qui il souhaite pour n’importe quel prétexte.

– Est-ce que les opposants sont en danger?

– Oui. Un membre du collectif d’opposition «Y’en a marre», le rappeur Daddy Bibson, a été séquestré et passé à tabac par des individus non identifiés. Des journalistes sont convoqués à la Division des investigations criminelles. La liberté d’expression est menacée. Plus de 80% des sites internet de presse ne fonctionnent plus. Difficile de ne pas voir, là aussi, la main de l’Etat. La situation s’est dégradée depuis vendredi. Mais cela fait un an que l’on constate une péjoration de la situation des droits humains au Sénégal. Une vingtaine de livres hostiles au président Wade sont censurés. Les journalistes sont menacés. La torture dans les commissariats, sans qu’aucune enquête ne soit ouverte, est monnaie courante.

– Qu’attendez-vous de la communauté internationale?

– Nous comptons déjà trois morts dans des manifestations alors que la crise vient de commencer. Si l’intérêt général ne prime pas sur les ambitions personnelles d’Abdoulaye Wade, je redoute une escalade à l’ivoirienne. En Afrique, les crises démocratiques ont toujours été le prétexte aux pires violations des droits humains. Il faut que la communauté internationale, pour une fois, agisse en amont. Nous avons au Sénégal une délégation de l’Union européenne. Mais, à part des communiqués disparates, nous ne sentons pas son engagement aux côtés du peuple sénégalais. En Côte d’Ivoire, il aura fallu 3000 ou 4000 morts pour réagir. Il faut impérativement que la communauté internationale fasse pression pour éviter des violations massives des droits humains.