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«On a empêché la Troisième Guerre mondiale»

Rencontre avec Mikhaïl Gorbatchev qui défend son héritage politique et explique son engagement écologiste. L’homme qui a mis fin au totalitarisme soviétique garde une profonde rancoeur envers cet Occident qui ne l’a pas aidé à transformer son pays.

«On a empêché la troisième guerre mondiale»

Russie Rencontre avec Mikhaïl Gorbatchev, qui défend son héritage politique et explique son engagement écologiste

L’homme qui a mis fin au totalitarisme soviétique garde une profonde rancœur envers cet Occident qui ne l’a pas aidé à transformer son pays

L’ingénieur et ancien inspecteur Vladimir Kuznetsov dresse, pour sa part, un portrait inquiétant du parc nucléaire russe actuel, qui a des allures de bombeà retardement

En 1950, Mikhaïl Gorbatchev, fils de kolkhozien du nord du Caucase, passe son bac. L’examen final comporte une dissertation sur le refrain d’une chanson en vogue: «Staline notre gloire est l’envol de notre jeunesse». A 19 ans, il décroche la meilleure note, reçoit une médaille d’argent et un sésame pour une université moscovite. «Ensuite, j’ai lutté contre Staline, puis j’ai mis fin au stalinisme», explique-t-il, amusé, dans les bureaux de sa fondation, sur l’avenue Leningrad, à Moscou.

Quelle trace laissera dans l’histoire russe et mondiale le dernier secrétaire général de l’Union soviétique? Aura-t-il sa statue au cœur de la capitale russe, comme ces grands généraux ou poètes? Une simple plaque sur un immeuble? Donnera-t-il son nom à une avenue? Ou aura-t-il un buste, à l’ombre du mausolée de Lénine, dans la lignée des dirigeants communistes, au côté de… Staline?

«Je ne me soucie pas de ma renommée, explique l’homme de 82 ans. J’ai fait la chose principale, j’ai donné l’impulsion. Le mouvement n’est pas achevé. Pour le continuer, il faut absolument une compréhension mutuelle entre la Russie et l’Occident. Sinon, je ne sais pas ce qui va se passer.»

Mikhaïl Gorbatchev est incontestablement l’une des grandes figures du XXe siècle. Il est l’homme qui a mis fin à l’une des utopies les plus folles et les plus meurtrières de l’histoire humaine. Il fallait, pour cela, des convictions, du courage. Lors de sa dernière allocution télévisée au peuple soviétique en tant que président, le 25 décembre 1991, il défend son bilan: «Le système totalitaire qui, durant si longtemps, a empêché ce pays de devenir riche et prospère, a été démantelé», explique-t-il dans un plaidoyer pour les libertés. Il ne regrette aucune de ses réformes, perestroïka, glasnost, accélération, comme il les appelait. «Je suis convaincu que, tôt ou tard, nos efforts communs porteront leurs fruits, et que nos peuples vivront dans une société prospère et démocratique», conclut-il. Le lendemain, le 26 décembre, l’URSS avait cessé d’exister. Et l’empire éclatait.

Longtemps célébré en Occident, puis quelque peu oublié, Mikhaïl Gorbatchev n’a toujours pas retrouvé l’estime de ses concitoyens, qui associent son époque au déclin et au démembrement du territoire. A tort, sans doute. Il a écrit 14 livres pour éclairer son parcours. Le dernier, publié à l’automne, s’intitule En tête-à-tête avec soi-même. L’aveu d’une grande solitude. Il s’en défend: «Les réformes étaient des décisions collectives au niveau du parti et de l’Etat. Je n’étais pas isolé. Mais je n’ai pas réussi.» Dans ce livre, pourtant, l’amertume est bien là. «Je regrette toujours de ne pas avoir réussi à mener à bon port le bateau à la barre duquel j’avais été placé», écrit-il. Le Prix Nobel de la paix 1990 ajoute: «Je me sens coupable, parce que ma responsabilité était grande, tant à l’égard de l’Union soviétique que de la politique mondiale.»

Aujourd’hui, diminué dans sa santé – «C’est une question difficile» – il vit dans son univers moscovite, entouré de ses souvenirs et des photos qui le montrent au temps de sa splendeur, avec Ronald Reagan, son meilleur ennemi, dans son ranch ou sur la place Rouge, et tous les autres leaders de ces années 1980 qui ont vu s’achever le XXe siècle. Dans toutes les pièces s’offrent au visiteur des portraits de Raïssa, lumineuse, sa défunte épouse – dont certains Moscovites vous diront qu’elle était le véritable secrétaire général du PCUS. Il y a ses secrétaires, et ce garde armé d’un pistolet, comme si l’on pouvait encore vouloir attenter à la vie d’un homme qui n’a de cesse de prêcher la paix dans le monde.

Lorsqu’on l’interroge sur la Russie de Vladimir Poutine, sa reprise en main de la société civile, il esquive. «Bien sûr qu’il y a beaucoup de malaises en Russie.» Ces derniers mois, dans les interviews de plus en plus rares qu’il accorde, il s’inquiétait du recul des libertés, s’interrogeait sur un homme qui a peur de son peuple, pointait du doigt les risques d’une dérive autoritaire. Ce jour-là, il préfère renvoyer la critique à l’Occident. Cet Occident qui n’a pas su reconnaître «le bon partenaire», lorsqu’il était au pouvoir pour changer son pays. Cet Occident qui a préféré soutenir Boris Eltsine, personnage qu’il déteste par-dessus tout – «Il aurait fallu l’envoyer quelque part en Afrique». Cet Occident qui s’est accommodé de Vladimir Poutine, avant de le pousser dans les bras de la Chine.

«Les Etats-Unis et l’Arabie saoudite ont fait chuter les prix du pétrole. Pendant la perestroïka, nous avons perdu deux tiers de nos revenus pétroliers. Si le cours du baril avait été de 100 dollars, la perestroïka aurait gagné. Poutine a un baril à 120 dollars, c’est ce qui lui a permis de régler beaucoup de problèmes.»

L’Occident le célébrait, mais ne le soutenait pas. Voilà le ressort de l’échec. Au G7 de Londres, en juillet 1991, les Français François Mitterrand et Jacques Delors, pour la Commission européenne, et les Italiens plaideront sa cause. «Mais mon ami [George] Bush m’a dit «ne me demande plus rien parce que j’ai des problèmes avec les miens». C’est [Dick] Cheney [alors secrétaire d’Etat à la défense] qui dirigeait. Et le Japonais a dit la même chose. Je n’ai pas reçu les ressources dont j’avais besoin pour transformer la Russie.»

Mikhaïl Gorbatchev est un homme expansif, généreux, direct. Séducteur, son regard se fige dans celui de son interlocuteur lorsqu’il veut appuyer son propos. Un an avant qu’il accède à la tête de l’ex-URSS, Margaret Thatcher fut la première responsable occidentale à déclarer qu’il était «homme avec qui on peut faire affaire». Dans ses mémoires, elle raconte que ses idées demeurent dans le moule marxiste, mais que sa personnalité, son style, n’ont rien à voir avec la «moyenne des apparatchiks soviétiques». «Il souriait, riait, utilisait ses mains avec emphase, modulait sa voix et se révélait un redoutable débatteur», écrit-elle. On ne s’étonne alors qu’à moitié de ses coups de poing sur la table quand il propose une pause pour le thé. Comme pour montrer qu’il reste le chef. Un geste complice avec sa secrétaire, qui arrive sans se presser. Un geste d’autodérision chez un homme qui aimait décider, mais qui n’a plus grand monde à qui donner des ordres.

Mikhaïl Gorbatchev nous reçoit à l’occasion du 20e anniversaire de la Croix-Verte, une fondation qu’il a créée et dont le siège se trouve à Genève. Il n’en est plus le président, mais se tient volontiers à disposition pour servir sa cause, celle d’une Croix-Rouge de l’environnement. Sa conviction écologiste est ancrée dans son passé paysan et l’expérience du désastre environnemental engendré par le communisme. «Nous avons été trop audacieux avec la nature. Notre territoire était énorme, la foi dans les scientifiques sans bornes. On pensait qu’on pourrait exploiter nos ressources sans dommages durant des générations.» Le communisme, c’est l’industrialisation forcée, la construction de grands barrages, de centrales électriques. «Nous avons rasé des montagnes, noyé 14 millions d’hectares, créé des mers artificielles. Nous en étions fiers. Maintenant, je peux dire que c’était une bêtise. Mais il a fallu une vie pour le comprendre.» Il se souvient, enfant, des tempêtes de sable, du dépit de son père face aux récoltes asséchées par la surexploitation des sols. «Cela me déchirait le cœur de voir des plantes dans cet état.» Lorsqu’il dirige Stavropol, sa ville natale, dans les années 1970, il voit bien les problèmes qui s’accumulent. Mais ce n’est que lorsqu’il rejoint le politburo qu’il réalise l’ampleur du désastre à l’échelle nationale.

Puis, le 26 avril 1986, un an après son accession au poste de secrétaire général, il y a eu la catastrophe de Tchernobyl. «On m’a informé dans la nuit. On a aussitôt convoqué une commission scientifique avec des académiciens, et une autre, politique. Mais franchement, les savants n’ont d’abord pas pu évaluer ce qui s’est passé. Quand nous avons commencé à comprendre, nous avons pris les bonnes décisions, déplacé les populations, et nous avons informé le peuple et la communauté internationale.» Tout n’allait pas de soi face à des scientifiques jusque-là considérés comme des demi-dieux. «Lors d’une séance du politburo, le président de l’Académie des sciences, Alexandrov, soutenu par le ministre de la Construction des machines, a déclaré qu’il n’y avait rien d’horrible là-bas, qu’on avait déjà connu pareil accident avec des réacteurs industriels. Il a dit que, pour éviter une contamination radioactive, il suffisait de boire de la vodka et de bien manger. Je leur ai répondu: pourquoi dites-vous de telles bêtises? Cela n’avait pas de sens.»

Si Tchernobyl n’a pas provoqué l’effondrement de l’URSS, c’est l’accident de trop qui va ouvrir les yeux des Soviétiques sur l’état de déliquescence du régime. Mikhaïl Gorbatchev va utiliser cette crise pour promouvoir la transparence. Il veut croire au poids de la société civile pour soutenir ses réformes. Dans son allocution télévisée pour annoncer au reste du monde l’ampleur du désastre, le secrétaire général du PCUS évoque, a priori sans aucun lien, la nécessité d’un désarmement nucléaire. Par la suite, il insistera toujours sur le besoin de penser les problèmes dans leur globalité. La défense de l’environnement est indissociable du désarmement, de la paix et de la justice sociale. Celui qui, mieux que quiconque, a compris l’impasse où menait l’économie administrée, le plan, défendra désormais le marché sous l’étiquette de la social-démocratie.

«Bien sûr qu’à ce moment-là, j’ai pris conscience que le régime ne fonctionnait plus. Il y avait beaucoup d’usure.» Cette histoire, il l’a tellement de fois racontée. Aujourd’hui, il préfère ajouter: «Tchernobyl a servi d’alerte mondiale. Partout, cela a donné une impulsion aux mouvements écologistes. Mais à l’époque, on a aussi manipulé cette catastrophe pour stigmatiser l’Union soviétique. Le Japon a aussi connu une catastrophe à Fukushima. Qui stigmatise le Japon? Et auparavant, les Etats-Unis aussi ont connu un accident nucléaire.»

Il s’emporte quand on l’interroge sur Khrouchtchev comme source d’inspiration à ses réformes. «Est-ce que vous avez oublié que c’est moi qui ai redémarré le processus de réhabilitation des victimes du stalinisme, que Khrouchtchev avait stoppé? Qui a réduit les armements nucléaires? Qui a fait retirer les troupes soviétiques d’Europe de l’Est? Qui a empêché qu’une seule balle ne soit tirée durant les révolutions de velours? Peut-être que les partenaires occidentaux ont pensé qu’il ne fallait pas être dupe, qu’il ne fallait pas discuter avec Gorbatchev. Oh, la la!» Il aurait tant voulu être compris. Des Européens surtout, dont l’Union en construction reste sa principale source d’inspiration pour penser la globalisation de demain: l’unité des valeurs dans le respect de la diversité. C’est un Européen convaincu, mais l’Europe «a toujours peur de la Russie. Pourtant, personne ne veut la guerre».

Souvent, au cours de l’entretien, sans répondre aux questions, il revient simplement à l’essentiel: la paix, la nécessité de dialogue, instaurer la confiance, la démocratie. Sur un ton déclamatoire, presque mystique. Croit-il en Dieu, qu’il évoque parfois? «Non.» Mais il raconte l’histoire de ses grand-mères, toutes deux croyantes, qui priaient pour leurs enfants et petits-enfants, tous athées. Il se remémore les icônes religieuses dans sa maison natale, trônant aux côtés des portraits de Marx, Lénine et Staline. De ces trois-là, il dit toujours respecter les deux premiers.

La pièce s’assombrit, les nuages ont recouvert le ciel de Moscou. Une dernière question, avant de conclure ces deux heures d’entretien. Comment devrait-on enseigner l’histoire du communisme aux jeunes Russes? Que retenir de cette expérience? «Qu’ils réfléchissent par eux-mêmes. Qu’ils suivent leur propre voie. Il faut dire la vérité. Aujourd’hui, on a peur de la vérité. On enseigne une histoire manipulée, très conservatrice.» La peur, le secret, le mensonge, ce sont les ressorts des dictatures. Qu’on s’en souvienne. Mikhaïl Gorbatchev complète sa réponse: «On a empêché la troisième guerre mondiale.» Il aurait pu ajouter que l’URSS a payé le prix fort pour stopper Hitler, comme le rappelle, un peu plus loin sur la route qui mène à l’aéroport, une défense antichar géante, indiquant l’endroit précis où les troupes nazies furent repoussées.

Au moment de se quitter, celui qui fut un temps l’un des hommes les plus puissants de la planète tient à poser devant sa photo préférée de Raïssa. «N’est-ce pas qu’elle était belle?» Les historiens diront dans quelques décennies quelle place sa vérité occupe dans l’épopée du peuple russe.

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