Dès le début de notre mission et pendant toute la durée de celle-ci, nous n’avons jamais perdu de vue notre devoir de nous occuper très sérieusement de la situation des soldats prisonniers de guerre et du sort qui leur était réservé dans l’autre camp. Des deux côtés, les officiels que je réussissais à approcher manifestèrent d’emblée une mauvaise volonté évidente à parler de cette question. Les Chinois étaient plutôt silencieux et les Japonais réticents. Cette attitude ne s’est que très peu modifiée depuis, comme vous le verrez plus loin.

Le bruit circulait à Shanghai, dans le public et dans les sphères officielles étrangères, que l’on ne faisait aucun prisonnier de guerre, et que des deux côtés tous les soldats ennemis rencontrés étaient tués immédiatement. Les autorités et officiels des deux pays ne disaient et ne faisaient rien pour modifier l’opinion publique à ce sujet.

En novembre-décembre 37 à Shanghai, j’avais fini par trouver un prisonnier japonais gardé dans un hôpital chinois. La peur du ridicule ou de la perte de face empêchait d’en parler. On m’avait prié de garder le silence absolu sur ce cas, sous prétexte qu’on ne savait pas que faire de cet homme solitaire.

[…]

Cependant, au cours des déplacements en zone japonaise, je pouvais apercevoir par-ci par-là des groupes de coolies chinois travaillant au nettoyage ou à la remise en état des rues. Ce fait démontrait qu’il y avait des prisonniers en civil ou des salariés travaillant pour l’armée, combien parmi eux étaient d’anciens soldats chinois prisonniers ou se cachant sous le costume débraillé du coolie ou du paysan? Impossible à dire, impossible même de faire une supposition. Et pourtant il devait y en avoir pas mal, car c’est un fait accepté et avéré que tout soldat chinois perdu ou égaré se transforme immédiatement en paysan ou en coolie avec une habileté consommée. L’habileté du soldat chinois à ce sujet m’a été bien des fois confirmée par des officiers.

A Hankow, après la prise de Nanking, je me suis toujours occupé de cette question; les autorités que je pouvais approcher m’ont maintes fois déclaré qu’il y avait des prisonniers japonais, on les montrait au cinéma… Mais quand je demandais à visiter les camps, à voir sur place, mes interlocuteurs filaient par la tangente: des occupations urgentes les réclamaient ailleurs immédiatement… ou bien des camps étaient si loin à l’intérieur de la Chine qu’il faudrait plusieurs semaines de voyage, vu le manque de moyens de communications, pour les trouver quand je déclarais que pour moi ce n’était pas une objection, que j’étais prêt à aller n’importe où et n’importe comment, alors on m’annonçait qu’on arrangerait cela, qu’il me faudrait attendre un peu… Puis quand je revenais à la charge, on me disait que justement en ce moment, par suite de la retraite, les camps étaient précisément en train de déménager et qu’on ne pourrait pas les [visiter].

A un moment donné à Hankow, un camp avait été préparé pour recevoir plusieurs milliers de prisonniers japonais. Ils ne sont jamais arrivés sauf quelques groupes pour le cinéma. […]

Du côté japonais, les choses se présentèrent un peu différemment; à Amoy, j’ai dû faire une formidable pression sur le Consul Général Japonais, Senior Consul du Settlement International de l’île de Kulangzu, pour arriver à passer sur l’île d’Amoy. Deux jours plus tard, une vedette japonaise avec un Commandant à bord me transportait à Amoy, puis en auto, avec le Commandant comme cicérone, je visitai le quartier général où était installé depuis peu un petit camp de prisonniers chinois; ces hommes habillés en kaki étaient impeccablement propres, ils avaient bonne mine, les locaux qui me furent présentés comme leur logement étaient propres et bien tenus. Dans les cours entre les bâtiments, on pouvait apercevoir d’autres prisonniers en kaki occupés à des travaux de nettoyage. Nombre approximatif ne dépassant pas une centaine.

A Pékin, après un certain nombre de visites au Quartier général, je posai la question des soldats prisonniers de guerre, je dus insister à plusieurs reprises sur cette question, enfin on finit par me dire qu’on accédera à ma demande et qu’on me fera visiter un camp. Le lendemain je recevais une lettre écrite en français d’un capitaine que j’avais rencontré plusieurs fois et qui m’annonçait qu’il viendrait me chercher le lendemain à 2 h en auto pour visiter les camps.

A deux heures précises, le Capitaine entre dans ma chambre, contrairement à l’habitude japonaise il est très gai et très courtois, il est évident qu’il a un certain plaisir à parler français, occasion qu’il n’a pas eue depuis fort longtemps. La conversation se prolonge dans l’auto pendant quelques minutes puis l’auto s’arrête et je m’aperçois que nous sommes devant la porte de l’immeuble le plus important du Consulat du Japon.

Nous entrons et restons quelques minutes dans la salle d’attente, un officier vient nous chercher et nous emmène dans un bureau où nous attendons encore, puis on nous emmène au premier étage et nous laisse attendre quelques minutes dans le bureau du Colonel Hiraoka… Enfin nous repartons, quittons la maison, traversons un jardin et je me retrouve devant une maison que je connais pour y avoir été antérieurement à l’occasion d’une ou deux conférences de la presse… Nous entrons dans le salon des journalistes… Là je retrouve le Colonel Hiraoka souriant et le Colonel Shigematzu impassible… HUIT Chinois habillés en kaki, tenue impeccable de propreté, quelques-uns portent des chaussures européennes dont les semelles apparaissent (quand ils croisent une jambe sur l’autre) absolument neuves, d’autres ont des pantoufles chinoises neuves. Le Colonel Shigematzu me demande de questionner moi-même les prisonniers, cela va lentement, un interprète pour traduire mes questions en japonais et un autre pour traduire du japonais en chinois, inversement pour les réponses. Notons en passant qu’on avait refusé de laisser venir mon interprète chinois parlant anglais et français parfaitement. Enfin le Colonel Hiraoka s’impatiente et s’interpose, il parle anglais et chinois, ainsi on va très vite car le Colonel est fort habile.

Un instant le doute m’a effleuré… mais non, le Colonel Hiraoka est un homme fort intelligent et très supérieur, je le connais, le Colonel Shigematzu est impassible, impénétrable, je découvre un soldat très réveillé, très intelligent et je le questionne très longuement; le Colonel Hiroaka traduit avec vélocité et une grande amabilité. Les réponses sont nettes et précises, il s’agit bien d’un soldat de la Xe armée de route…

Enfin le Colonel Hiraoka m’explique que ces hommes ont été entraînés pour devenir des gardes de chemin de fer. Il n’y a pas de camps de prisonniers à proprement parler, les prisonniers sont peu nombreux et leur compte en est absolument inconnu. Ils sont classés selon leurs capacités, les uns les plus intelligents sont envoyés dans des casernes écoles et entraînés pour devenir des gardes, des policiers, des gendarmes, etc., etc. Les autres sont envoyés au travail sur des chantiers de chemin de fer, de tours de ponts et travaillent par équipes commandées militairement. Je demande à voir une de ces casernes, un de ces chantiers: impossible, trop compliqué, trop loin, etc. Je sens une résistance passive comme on ne peut en rencontrer qu’en Extrême-Orient, on fait simplement semblant de ne pas comprendre mes questions, mon point de vue, peut-être simplement ne comprend-on pas ma question de «foreign» à m’occuper d’une question suprêmement secondaire pour l’Etat-major et l’Armée japonaise. Enfin le Colonel Shigematzu perd patience et m’interpelle sur un ton extrêmement agressif en très bon français et me demande pourquoi je ne pose pas aux prisonniers la seule question importante à poser, pourquoi je ne leur demande pas s’ils sont bien [traités].

Mais le Colonel Hiraoka intervient immédiatement pour calmer son irascible collègue et me demande si je désire qu’il pose la question aux soldats, je réponds que, si je n’ai pas posé la question, c’est que je l’ai jugée parfaitement oiseuse et superflue, que j’ai noté à l’entrée des colonels leur extrême politesse, des salutations adressées à la japonaise aux soldats ne pouvaient passer inaperçues, que d’autre part pendant les deux heures que nous venions de passer ensemble j’avais pu noter que le Colonel Shigematzu avait fait servir à maintes reprises des rafraîchissements aussi bien aux captifs qu’à nous-mêmes, que les soldats avaient à leur disposition des cigarettes et des cigares de première qualité, et que souvent les officiers japonais insistaient pour que les soldats se servent copieusement, que si le Colonel SH. était un peu rude avec moi j’avais eu un très grand plaisir à remarquer sa gentillesse avec les soldats chinois, sur ce le Colonel Hiraoka sourit finement et le Colonel Shigematzu me dit en français: c’est parce qu’ils appartiennent à la même race que nous, sinon ce ne serait pas la même chose…

Sur ce, nous prenons congé les uns des autres de façon japonaise.

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A lire: * Le Comité international de la Croix-Rouge et la protection des victimes de la guerre. François Bugnion. CICR, 1994.