Depuis vendredi et la fuite de l’ancien président déchu Ben Ali, les politiques tanguent et manquent de chavirer. Deux présidents par intérim en l’espace de vingt-quatre heures, puis à peine nommés, cinq ministres qui décident de démissionner. Tous étaient membres du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) de Ben Ali. Cela n’a pas suffi à calmer la rue. «Maintenant qu’il n’y a plus personne au gouvernement qui appartient au RCD, il faut qu’il disparaisse, qu’il dégage», crie la foule en masse devant le siège du parti. Jeudi matin, en effet, plusieurs milliers de Tunisiens se sont regroupés devant les grilles du siège. Les slogans sont clairs: «A mort le RCD», «Pour un nouveau régime parlementaire», «La fin de la dictature des pourris».

Un vieil homme s’approche. «Vous avez vu ce bâtiment? Dix-sept étages, tout en verre et en marbre. Le luxe poussé à l’indécence. Et tout ça payé par nos impôts. Il faut que cela cesse, que l’on récupère tout ce qui est à nous. Que l’on détruise tous les symboles de ce cauchemar. On ne peut pas construire du neuf avec du vieux, avec des gens qui ont contribué à ce régime de terreur.»

La colère ne s’apaise pas. La rue exige désormais le départ du gouvernement de tous les membres de l’équipe sortante du président Ben Ali. «Nous voulons un nouveau parlement, une nouvelle Constitution et une nouvelle République. Rien de tout ça n’est possible si on garde les mêmes têtes, tous ces malfrats. On ne partira pas d’ici tant qu’on n’aura pas gagné», scande une femme en s’accrochant aux grilles. Cinq hommes sont parvenus à franchir les barrières et à monter sur le toit du bâtiment. Armé de barres de fer et de marteau, ils font tomber, une à une les lettres rouges du parti.

Et la chasse aux souvenirs de Ben Ali s’organise partout. Trente-trois membres du clan ont été arrêtés ces derniers jours alors qu’ils tentaient de fuir le pays. Ils sont soupçonnés de «crimes contre la Tunisie». Mais pour le moment, impossible de connaître précisément la liste des personnes et surtout leur localisation actuelle. «On dit qu’ils seraient gardés par l’armée, qu’ils seraient interrogés dans l’attente d’un procès. De toute façon, il vaut mieux qu’ils restent enfermés et bien cachés parce que si on les trouve, je ne suis pas sûr qu’ils en sortent en bon état», s’emporte un jeune homme en brandissant des pancartes «RCD dégage» et «Fin de la peur».

Mercredi, une enquête judiciaire pour «acquisition illégale de biens», «placements financiers illicites à l’étranger» et «exportation illégale de devises» a été ouverte par la justice tunisienne. Elle vise nommément l’ancien chef de l’Etat, sa femme Leila Trabelsi, ainsi que «ses frères et ses gendres, les fils et les filles de ses frères, et toute personne dont l’enquête prouvera l’implication dans ces crimes».

En fin de journée, la rumeur de la démission complète du gouvernement a circulé dans la foule. Très vite démentie. «Vous voyez, les politiques tentent encore de nous manipuler. Ils tentent encore de nous faire croire tout et son contraire. Il faut arrêter avec tout ça», s’énerve encore un manifestant. Au final, seul le bureau politique du RCD a été dissous. Le parti n’est pas mort, mais jusqu’à quand?