Crimes de masse

On n’enterre pas facilement les tyrans

L’opposition philippine réclame l’exhumation de l’ex-dictateur Ferdinand Marcos, qui vient d’être enterré dans le cimetière des héros à Manille. Les criminels de masse, même décédés, demeurent encombrants

Vingt-sept ans après sa mort, le dictateur Ferdinand Marcos revient hanter les Philippines. Sa dépouille, qui avait été embaumée et conservée par sa famille, a été enterrée vendredi dernier en catimini à Manille dans le cimetière réservé aux héros de la nation. Mais ses victimes ont aussitôt réclamé son exhumation. Elles en appellent à la Cour suprême qui avait autorisé cette réhabilitation inattendue.

C’est le nouveau président philippin, le sulfureux Rodriguo Duterte, qui avait saisi la justice, parachevant le retour en grâce de la famille Marcos chassée du pouvoir en 1986. Ferdinand Marcos avait régné d’une main de fer sur l’archipel pendant 14 ans, commettant des violations des droits de l’homme à grande échelle et pillant les caisses de l’Etat.

Ce n’est pas le premier tyran à avoir droit à un tel honneur posthume. Mais les cas sont plutôt rares. «Pour cela, il faut que la mémoire des crimes soit politiquement escamotée», analyse Sévane Garibian, professeure de droit à l’Université de Genève qui coordonné une recherche sur «la mort du bourreau». Dans l’ouvrage collectif dirigé par la chercheuse, on découvre l’exemple du général Franco, qui repose dans un énorme mausolée près de Madrid ou de Mehmet Talaat Pacha, le grand ordonnateur du génocide arménien, inhumé aux côtés des «héros» turcs à Istanbul.

«Il n’y a pas de crime parfait»

«Mais les traces des crimes de masse finissent toujours par ressurgir, assure Sévane Garibian, car dans ce domaine il n’y a pas de crime parfait. Il y a toujours des témoins, des archives ou des restes humains qui finissent par être retrouvés». La dépouille des bourreaux est, elle, à jamais encombrante. En Espagne, de plus en plus de voix s’élèvent pour que les restes de Franco soient transférés. D’ici là, les Espagnols continuent de venir se recueillir au mausolée, ou, c’est selon, de littéralement cracher ou pisser sur la tombe de Franco.

Que faire des criminels de masse, une fois qu’ils sont décédés? Sévane Garibian dit s’être interrogée la première fois quand Barack Obama est apparu sur les écrans le 1er mai 2011. «Justice a été faite», lâche le président, annonçant que les forces spéciales américaines viennent de tuer Ousama Ben Laden au Pakistan.

Tout s’est passé très vite. A l’heure où Barack Obama s’adresse à ses compatriotes, le corps du leader d’Al-Qaïda responsable des attentats du 11 septembre a déjà été immergé dans la mer d’Arabie. «Cela permettait notamment de ne pas créer un lieu de pèlerinage mais le culte du bourreau est souvent inévitable», analyse Sévane Garibian. Où aurait-il fallu enterrer Ben Laden? Le Saoudien, qui s’était retourné contre son pays, ne se revendiquait plus que d’un jihad globalisé.

Aujourd’hui, le sort des dépouilles des djihadistes, qui ont fauché des centaines de vie en Europe, suscite le même malaise. Des solutions sont trouvées au cas par cas. Les frères Kouachi, auteurs du massacre à Charlie Hebdo, Amedi Coulibaly, leur complice de l’Hyper Cacher, ou Mohammed Merah, le tueur de Toulouse, ont tous été enterrés discrètement en France.

Théories du complot

Enterrés en grande pompe, à la va-vite ou dans des lieux inconnus, «les bourreaux continuent de vivre même après leur mort», avance Sévane Garibian. Les secrets entourant la dépouille de Ben Laden alimentent les théories du complot, comme la disparition des restes d’Adolf Hitler après son suicide dans son bunker de Berlin.

Quelques mois après la mort de Ben Laden, le président libyen Mohammad Kadhafi est lynché par les rebelles. Son corps sera exposé à Misrata, ville que le dictateur avait martyrisée pendant le soulèvement libyen. «Comme une catharsis des souffrances subies par ses compatriotes», commente Sévane Garibian. La dépouille de Kadhafi se trouve quelque part dans le désert, à un endroit tenu secret.

Saddam Hussein, l’ancien président irakien pendu par le nouveau pouvoir à Bagdad en 2006, a, lui, été enterré non loin de son village natal, près de Tikrit. Les autorités irakiennes y ont interdit les rassemblements, car la tombe du dictateur, selon elles, était trop fréquentée. «Malgré tout, l’absence de sépulture n’est pas une solution, estime Sévane Garibian. Mais il faut réglementer ces lieux très chargés». Jusqu’à les transformer en musées pour entretenir la mémoire des victimes? «Non, ce rôle est joué par les lieux où les crimes ont été perpétrés, comme l’Ecole de mécanique de la marine à Buenos Aires, où des milliers d’opposants ont été détenus et torturés pendant la dictature argentine, ou les camps d’extermination nazis», répond Sévane Garibian.

Pinochet sous le cannabis

La professeure observe que rares sont les criminels de masse enterrés dans des cimetières publics, «comme s’ils troublaient la paix des morts». Après sa mort en prison en 2013, le transfert du corps du général Videla a suscité un débat houleux et des manifestations en Argentine. Pour les familles de disparus, l’idée d’un enterrement est d’autant plus insupportable que beaucoup n’ont pu récupérer les dépouilles de leurs proches, jetés d’avions ou coulés dans du béton.

Le général, qui n’a jamais exprimé le moindre remord, trouvera finalement refuge dans un cimetière privé, avec d’autres responsables de la junte. Personne non plus n’a voulu de la dépouille du Chilien Augusto Pinochet, décédé en 2006. «Il rêvait d’un monument funéraire à sa gloire comme Franco mais il est enterré sur une propriété familiale, aujourd’hui envahie par les plants de cannabis», raconte Sévane Garibian. Maigre revanche pour ses victimes, alors que le général a toujours échappé à la justice.


Présidents embaumés


«La mort du bourreau». Réflexions interdisciplinaires sur le cadavre des criminels de masse. Editions Petra, 2016

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