Le Temps: Comment analyser la proposition faite hier par Viktor Iouchtchenko d'organiser un deuxième second tour?

Jacques Rupnik: Elle signifie qu'il reconnaît que la force est de l'autre côté. C'est une démarche intelligente, car avec la pression internationale et de la rue, elle offre une porte de sortie honorable à son adversaire. Mais c'est une hypothèse qui me paraît improbable.

– Peut-on craindre une partition du pays?

– C'est le grand danger de cette élection. Mais de toute façon, dès avant le vote, le pays était déjà en partie divisé, culturellement et linguistiquement, entre Ukraine occidentale et Ukraine de l'Est et du Sud-Est. La première, qui avait appartenu à la Pologne, et dont les citoyens sont catholiques de rite orthodoxe, a toujours été porteuse d'une forte identité nationale et d'une aspiration indépendantiste. La seconde est non seulement majoritairement russophone, mais aussi beaucoup plus attachée aux liens avec la Russie et imbriquée économiquement avec l'industrie russe. Dès lors, le risque d'une élection considérée comme illégitime ou usurpée peut créer non seulement une cassure historico-culturelle, mais aussi une cassure politique.

– Pourquoi la Russie est-elle si impliquée dans cette affaire?

– Pour la Russie, l'Ukraine représente un enjeu majeur. Les Russes considèrent l'Ukraine, et Kiev en particulier, comme le berceau de la Russie chrétienne. Pour eux, imaginer l'indépendance des Baltes, des Géorgiens ou des Arméniens, ce n'était pas très agréable, mais concevable. En revanche, même les plus libéraux d'entre eux ont énormément de mal à imaginer la Russie sans son berceau historique qu'est la Russie kiévienne. Les Russes aiment l'Ukraine comme pays, mais ils n'aiment pas l'Ukraine indépendante.

– Qu'entendez-vous par là?

– Que la Russie ne peut pas être à la fois une démocratie et un empire et que tant qu'elle a l'Ukraine, elle reste dans une logique impériale. Et, par conséquent, est amenée à recourir à des pratiques ou à s'allier à des gens qui sont peu démocrates. Mais on peut dire a contrario qu'une poussée de la démocratie en Ukraine est dans l'intérêt à long terme de la démocratie russe débarrassée de la logique impériale. Mais ça, c'est un raisonnement de type occidental qui convient aux Ukrainiens indépendantistes mais pas aux Russes, surtout à un moment où Vladimir Poutine est en train de rétablir comme priorité l'influence russe à la périphérie.

– Par rapport à l'idée européenne, où situez-vous l'Ukraine?

– Vous avez des pays comme les pays Baltes qui ont pris l'option occidentale, vous avez la Biélorussie qui, au contraire, a choisi de revenir au bercail russe, et vous avez l'Ukraine qui est dans une situation intermédiaire et dans une position charnière. Sur le plan intérieur, le problème central de l'Ukraine d'aujourd'hui, c'est l'omniprésence de la corruption.

– C'est contre cela qu'ont voté les partisans de Iouchtchenko?

– Bien évidemment, pour eux, ce n'était pas seulement être anti-russe ou pro-occidental, c'était aussi et surtout l'expression d'un ras-le-bol. Et c'est pour ça que cette élection est si importante. On l'a trop réduite à sa dimension géopolitique, en oubliant l'enjeu intérieur. Voter Iouchtchenko c'est un espoir, peut- être exagéré, de sortir de cette situation de corruption. Je crains simplement que nombre d'Ukrainiens oublient que la mise à niveau des normes occidentales demande un travail en profondeur qui n'a même pas commencé en Ukraine.

– Quelle attitude va avoir l'Europe face à la crise ukrainienne?

– Jusqu'à présent, la tendance de l'Union européenne et des principaux pays était de subordonner leur attitude vis-à-vis de l'Ukraine à leur relation avec la Russie. Mais l'arrivée des nouveaux membres, Pologne en tête, a fait qu'il est aujourd'hui impossible, au sein de l'UE, de passer la question ukrainienne par pertes et profits. Cela signifie que la question ukrainienne sera, par définition, l'objet privilégié de la «politique de voisinage» de l'UE et l'une de ses futures pommes de discorde.