Sitôt passé la douane ukrainienne, le lieutenant Pounenko lance quelques mots en arabe aux jeunes femmes et fonce à la buvette de l'aéroport acheter vin et vodka. Après avoir atterri mardi à Mykolaïev, dans le sud de l'Ukraine, avec 136 autres militaires – première tranche du retrait en trois phases du contingent ukrainien d'Irak –, Andreï Pounenko, 27 ans, est le premier à sortir, cinq heures plus tard, de l'éprouvant passage de la douane.

«Ils vérifient qu'on n'importe pas de drogue, ou d'armes», explique-t-il. «Alors qu'on ramène ordinateurs portables, appareils photo numériques, lecteurs DVD et narguilés», s'amuse-t-il en débouchant une première bouteille de vin qu'il se met à avaler à grandes gorgées. Dans le hall de l'aéroport, une poignée de proches attendent leur fils ou leur mari. «On ne pourra voir nos familles que dans deux jours, il faut d'abord passer une visite médicale», dit Andreï.

Progressivement, des soldats le rejoignent, les bras chargés de sacs enfin dédouanés. Un groupe se forme. Celui du «73e bataillon», claironnent-ils. Roman le taciturne, dit «le tueur de char». Alexeï et Vitali, ses «aides». Anton, le «king du lance-grenades». Et Sergueï, «le plus important», le médecin.

La sécurité de l'aéroport tente d'empêcher l'approvisionnement en vodka. Du coup, les militaires demandent aux civils d'aller leur en chercher. La vodka coule. On se congratule, un peu fiers d'avoir «fait l'Irak», et contents d'être enfin rentrés. Les cigarettes tournent. L'aéroport s'imprègne de l'odeur sucrée de tabac irakien à la fraise. Au 5e toast, les soldats ne trinquent pas. C'est le toast aux morts. En souvenir des huit Ukrainiens tués le 9 janvier lors d'un déminage près de leur base de Suvayrah (centre-est).

«La peur de tirer sur un innocent»

Les militaires ont encore la tête en Irak. Anton sort son ordinateur portable acheté moitié moins cher qu'en Ukraine, un cadeau que se sont offert beaucoup de soldats avec leur solde mensuelle de 700 dollars. Sur son écran défilent les photos de leur base à Kout, en territoire chiite. Leur quotidien: scènes de déminage, d'amitiés liées avec les militaires polonais et américains, de patrouille dans cette région jugée relativement calme de Wassit. Mais surtout des portraits de femmes voilées, d'enfants rieurs, de vieux Irakiens au visage buriné par le soleil. «Je n'ai pas de photos de cadavres parce que, eux, je les aurai toujours en mémoire.»

Une énième bouteille de vodka à la main, un sergent qui préfère rester anonyme revient sur le «rythme de la guerre»: deux jours de patrouille, puis la surveillance la nuit, le ventre «rongé par la peur de tirer sur un innocent». «On a évité cela autant que possible, parfois en disant à des hommes armés: «Posez vos armes et cassez-vous! On ne tirera pas.» Le lieutenant Pounenko abonde en ce sens. «Là-bas, on respectait les Arabes, et inversement. Ils savaient qu'avec nous, il n'y avait pas de bavure. On est rentrés… et eux ont encore besoin d'aide. Si je peux, j'y retournerai.»

Partis en septembre, ils reviennent en Ukraine après une élection présidentielle doublée d'une «révolution pacifique» qu'ils ont suivie de très loin, via le satellite ou par téléphone avec leurs parents.