Le Temps: Comment réagissez-vous à la publication des documents diplomatiques américains par WikiLeaks?

François Nordmann: C’est condamnable dans le sens qu’une telle publication sabote les outils de travail des diplomates. Même si les documents révèlent des tendances qu’on connaissait déjà, il est très gênant que des personnalités haut placées voire même des chefs d’Etat soient ainsi mis en cause. Pour la diplomatie américaine, ce sera un vrai handicap. La confiance avec certains interlocuteurs pourrait être rompue et certaines sources d’information vont se tarir. Des collaborateurs voire peut-être même des ambassadeurs devront être mutés. Au cours des trois prochains mois, la secrétaire d’Etat Hillary Clinton devra continuer à appeler les capitales pour s’excuser. Ces publications vont avoir pour première conséquence de compliquer la diplomatie du président Barack Obama. Il reste que les documents montrent que l’administration américaine n’est pas dupe à propos de l’Iran. Mais elle ne devrait néanmoins pas en profiter au plan intérieur.

– Les journalistes devraient-ils ne pas publier ces documents?

– Je ne nie pas qu’il y a un intérêt public à publier ces informations. On ne peut pas empêcher de les divulguer. Mais il aurait été préférable qu’elles ne tombent pas dans le domaine public. Mais soyons clairs: la faute a été commise par celui qui détient l’information, à savoir le Département d’Etat. C’est une grave négligence en matière de sécurité. Chaque Etat a un réseau intranet pour communiquer. En l’occurrence, ce réseau a révélé une incroyable vulnérabilité. Quant aux diplomates auteur de ces notes diplomatiques, ils font leur métier. Ils rédigent des analyses souvent pertinentes qui servent notamment à briefer les responsables politiques qui se rendent dans tel ou tel pays.

– A quoi servent les notes diplomatiques?

– Ce sont des documents internes, mais aussi des instruments de trafic diplomatique entre Etats. Leur rédaction obéit à des règles strictes. Dans le cas qui nous concerne, ils sont signés «Hillary Clinton». Mais c’est purement formel. La secrétaire d’Etat n’a pas le temps de viser tous les documents. Ce sont les responsables habilités à le faire qui s’en chargent.

– Quel changement devra opérer la diplomatie américaine à l’avenir?

– A court terme, je pense qu’on va davantage recourir à la traditionnelle valise diplomatique. Mais je ne crois pas qu’on va renoncer à la technique. On va simplement être plus prudent et sécuriser davantage les réseaux. Il est possible qu’on aseptise momentanément le langage diplomatique. Mais la valise diplomatique, prévue à des jours fixes, est parfois une entreprise difficile. En 1971, la Suisse représentait les intérêts indiens au Pakistan et les intérêts pakistanais en Inde. En pleine guerre du Bangladesh, nous avions dû envoyer un télégramme à Islamabad. Cela avait pris 18 heures.

– WikiLeaks montre que Washington a exercé des pressions sur les gouvernements pour accueillir des prisonniers de Guantanamo.

– Ce sont des révélations qui nous laissent supposer que la normalisation entre la Suisse et les Etats-Unis (ndlr: au sujet d’UBS) a peut-être été le résultat de telles pressions (ndlr: pour accueillir deux Ouïgours dans le Jura).

– Avez-vous souvenir d’autres fuites de ce genre?

– En 1969, il y a eu la fameuse affaire Christopher Soames, ambassadeur britannique à Paris qui avait rencontré le général de Gaulle. Les Britanniques avaient orchestré une fuite de ces discussions. Sans doute pour court-circuiter une négociation en cours entre Londres et Paris.