A l’horizon, il n’y a que des éboulis de pierres volcaniques et une savane remuant dans un vent paisible. A travers ses jumelles, dressé hors de son blindé, le capitaine Paul observe cette immensité placide. Le moteur est coupé afin d’entendre chaque mouvement. La radio signale une colonne de motos djihadistes fonçant sur le convoi de l’armée française. Un soldat charge le ruban de cartouches dans la mitrailleuse.

Dix jours que les 250 militaires de l’unité «Noir» ont quitté leur base de Ménaka, dans l’est du Mali, pour rejoindre le théâtre d’opération du Liptako Gourma, à 700 km au sud-ouest passant par Gao. La fatigue se lit sur les visages craquelés de soleil, les bras griffés par les épineux, à respirer la poussière dans le cahot des pistes et l’attente d’un affrontement. Ils participent à l’opération «Eclipse», menée du 2 janvier au 3 février, dans les 80 000 km² de la zone des trois frontières entre Mali, Burkina Faso et Niger.

En 2013, les Français se sont engagés dans cette guerre suite à l’appel à l’aide du gouvernement malien, lorsque les villes du nord tombaient entre les mains des djihadistes. Huit ans plus tard, l’ennemi est élusif. Le conflit s’éternise et les voix sont nombreuses à s’interroger en France sur la pertinence de rester, au risque de s’embourber. «On sait quand on arrive au Mali mais on ne sait jamais quand on part», ironise un soldat jouant aux cartes entre les blindés.

Coup de pied dans la fourmilière

Le 15 février, lors du sommet de N’Djamena, le président Emmanuel Macron doit annoncer une réduction des 5100 hommes de la force Barkhane. Alors, les haut gradés français ont souhaité mettre un grand coup de pied dans la fourmilière djihadiste. «Cette opération conjointe est la plus ambitieuse menée avec des forces partenaires depuis la création de Barkhane», soutient le général adjoint de la force qui souhaite garder l’anonymat depuis l’émission d’une fatwa le visant. Il s’agit d’«attritionner», de «faire du bilan», clament les officiers, soit détruire le plus d’ennemis et de matériel possible. 3400 soldats mobilisés, renforcés par 900 Burkinabés, 850 Maliens et 150 Nigériens. Les généraux l’ont nommée «Eclipse», dans l’espoir de masquer un mois durant le rayonnement djihadiste.

Lire aussiAu Sahel, négocier avec les djihadistes n’est plus tabou

Dans ce conflit asymétrique, les groupes armés terroristes font, depuis 2018, dix fois plus de victimes civiles que pendant les premières années de guerre. La grande majorité de ces exactions se produisent dans le centre du pays, notamment dans la région de Mopti, sous protection exclusive des Casques bleus de la Minusma et de l’armée malienne. Pourtant, cette dernière fait plus de morts que l’ennemi qu’elle combat. Selon les chiffres d’Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED), en 2020, les Forces armées maliennes (FAMA) ont été responsables de 336 décès civils, 103 de plus que ceux imputés aux groupes terroristes. Cela explique la réticence des populations à se fier aux soldats – nationaux comme étrangers – lorsqu’ils arrivent bardés d’équipement et de technologies dans les cahutes de chaume tels des astronautes dans ce paysage lunaire.

Les Français n’ont pas le droit de fouiller les maisons et les tentes, même quand les soupçons sont importants, comme dans ce campement où mènent les traces d’une moto appuyée contre un arbre. Dans la sacoche pendue au guidon, un Coran, des papiers d’identité périmés, de la nourriture, de l’argent, du matériel de réparation, «tout l’équipement d’un djihadiste», lance un soldat malien. Les quelques femmes présentes ne savent pas à qui elle appartient. Regards méfiants. Les Français estiment ne pas avoir assez d’éléments pour la détruire. Mais la prévôté revient aux Maliens. Un enfant a vu l’homme partir la veille, kalachnikov en bandoulière, traduit l’interprète. C’est plié. Quelques coups de baïonnette dans le réservoir et elle est immolée en plein désert.

Dans cet espace immense, les dizaines de véhicules de «Noir» ont du mal à mettre la main sur des combattants que les «sonnettes» – les informateurs des groupes armés – avertissent dès qu’un blindé pointe à l’horizon. Cela en agace quelques-uns, mais la plupart des hussards du 3e régiment savent qu’ils sont là d’abord pour remuer les forêts de broussailles, retourner les pierres, faire de la présence «pour que les terroristes se déplacent, commettent des erreurs et soient pris en compte par les drones ou la chasse», explique le capitaine Paul, à la tête de ce bataillon de cavalerie légère.

Attaque à l’aube

Ici se dresse dans un oued – le lit asséché d’une rivière – la frontière entre l’Etat islamique au grand Sahara (EIGS) et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) – branche d’Al-Qaida. Les deux formations terroristes se disputent ce territoire de trafics: or, drogues, médicaments, migrants. Avec les autres éléments de l’opération «Eclipse», «Noir» cherche à encercler la zone. Harcèlement, ratissage, infiltration, les hussards sont célèbres pour poursuivre les armées en déroute depuis la guerre de Trente Ans. «Le régiment date de 1764, et surprendre l’adversaire, c’est dans notre héritage», appuie le capitaine.

La traversée de l’oued a nécessité de niveler le sol à la pelle et à la pioche pour faire passer les véhicules les plus lourds. «Un franchissement digne de Napoléon», félicite-t-il ses sapeurs. Mais l’ennemi ne s’est toujours pas montré. «On utilise les mouvements de terrain, on regarde, on écoute, on piste, c’est comme à la chasse. Il faut trouver les solutions pour que la rencontre ait lieu.» Elle se fera d’abord à 4 km, sous des salves de mortier. Le lendemain à l’aube, des ennemis s’approchent du camp et tentent de l’attaquer. Les soldats sortent les lance-roquettes et le capitaine part à la chasse d’une colonne de 24 motos qui finira dans un brasier largué par drone.

Sur ce relief pelé, les quelques fusillades entre hussards et djihadistes tournent sans cesse à l’avantage du feu français. L’ennemi préfère l’embuscade et la pose de mines artisanales (IED) à l’affrontement direct. Une stratégie de guérilla payante. D’abord, elle fait des victimes. Encore cinq parmi les Français, dans deux explosions entre le 28 décembre 2020 et le 2 janvier, franchissant le cap symbolique des cinquante morts depuis le début de la guerre. Puis, elle montre la domination temporelle d’un ennemi qui meurt mais ne s’épuise pas. Un nuage de moustiques que le marteau de Barkhane peine à éradiquer, le poussant parfois à l’erreur. C’est en tout cas ce que pense une partie de la population malienne qui accuse la force d’avoir bombardé un mariage le 3 janvier. L’armée française réfute, soutenant l’argument d’une «guerre informationnelle» tournant à l’avantage de djihadistes «ne respectant aucun droit humanitaire».

Paris songe à se débarrasser d’un conflit devenu coûteux pour le remettre aux concernés, les partenaires sahéliens du G5 regroupant Mali, Niger, Tchad, Burkina Faso et Mauritanie. «Eclipse» est aussi une façon de montrer que les opérations conjointes avec les forces locales marchent. Son bilan s’élève à plusieurs centaines de combattants tués. «Nous devons réduire la menace terroriste afin de la mettre à la portée des forces partenaires», explique le général. La difficulté du processus ne dupe personne. «Cela prendra des années, confie un officier français. Mais c’est la seule voie de sortie pour que le Mali ne devienne pas notre Afghanistan.»


En dates

2012 Des combats dans le nord du Mali opposent l’armée nationale aux rebelles touareg du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) et au mouvement salafiste Ansar Dine.

2013 Voyant la capitale Bamako sur le point de tomber, François Hollande lance l’opération Serval avec le consentement des autorités maliennes.

2014 A Serval succède l’opération Barkhane dans le cadre du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) avec pour mission de lutter contre les groupes djihadistes dans toute la région.

2021 Le 15 février prochain lors d’un sommet à N’Djamena, Emmanuel Macron doit annoncer une réduction des 5100 hommes de la force Barkhane.