Un appel au haut-parleur résonne dans la nuit. Un homme vient d’être grièvement blessé, une balle lui a perforé l’abdomen, une collecte de sang s’organise dans l’urgence à l’hôpital. Mohamed est un des officiers de l’Armée syrienne libre du Djebel Al-Zawiya (dans le nord-ouest de la Syrie). Au cours de la nuit, plusieurs hommes vont se relayer pour donner leur sang, mais à l’aube, Mohamed succombera à ses blessures. Depuis juillet dernier, l’Armée libre contrôle les monts d’Al-Zawiya. Petit à petit, ses troupes s’étoffent. Chaque jour des soldats de l’armée régulière désertent les rangs pour rejoindre ceux de l’Armée libre ou tout du moins en obtenir la protection.

Désertions

«On se connaît tous dans les villages de la région. Souvent, des soldats nous contactent pour nous demander de les aider à quitter les forces du régime. On organise des attaques pour camoufler leurs départs et on essaie de les protéger quand ils s’échappent parce que, quand leurs supérieurs s’en aperçoivent, ils n’hésitent pas à les abattre.» Yussef Yahya a 35 ans. Il a quitté son poste dans les services secrets pour rejoindre l’opposition en août dernier. Depuis, il a pris du grade. Il est devenu capitaine et coordonne les actions des différents groupes de l’armée libre du Djebel Al-Zawiya. Un poste stratégique et qui a bien failli coûter la vie à sa famille.

Depuis plusieurs mois, sa femme et ses cinq enfants se terrent, ils sont parvenus à rejoindre la zone libre début décembre, mais continuent de se cacher et de sursauter au moindre bruit suspect. «C’est le prix de la liberté, je le sais bien. Mais c’est pour nos enfants que c’est le plus difficile. Ils doivent rester enfermés jour et nuit. On a tout perdu. Notre maison a été brûlée. J’ai tellement peur», confie sa femme. Sa petite fille s’installe sur ses genoux, elle la coiffe, toutes les deux sourient, mais le cœur n’y est plus et le sourire de la femme se crispe.

Difficile de savoir précisément combien de combattants ont perdu la vie dans cette lutte. Chaque jour ou presque, les forces syriennes tentent de pénétrer la zone, chaque jour ou presque de nouvelles familles pleurent leurs morts. En face, le pouvoir en place ne reconnaît la mort que de 1200 de ses soldats. Un chiffre remis en cause par les combattants libres. Selon eux, le président Bachar el-Assad aurait tout intérêt à minimiser ses pertes afin de limiter les défections.

Moussa fait le tri à l’arrière d’un pick-up. Quelques RPG, trois roquettes et des sacs de munitions pour Kalachnikovs. «On n’a pas encore la force de les attaquer. Pour le moment, on ne peut pas vraiment agir, on n’est pas assez nombreux. Ils sont près de 400 000 et nous tout juste 20 000, que voulez-vous qu’on fasse? On a juste notre courage et notre volonté. Cela ne pèse pas très lourd face aux chars.» L’homme déboutonne sa veste en cuir et enfile par-dessous un gilet de munitions. Il y ajoute deux grenades. «C’est du fait maison. C’est notre petite touche perso dans cette guerre. Vous voyez le jeune garçon là-bas, l’air sage et innocent. C’est lui qui nous fabrique ça. Et ce n’est que le début de ses expérimentations», sourit encore Moussa en le désignant.

Explosifs faits maison

Abou Ahmed était ingénieur en physique à Damas. Quand la guerre a commencé, il est d’abord rentré chez lui dans le nord, puis il s’est demandé comment aider l’opposition. «Il fallait trouver des formules chimiques pour fabriquer des explosifs à partir de produits du quotidien, des ingrédients qu’on n’aurait pas de mal à se procurer», détaille-t-il en sortant un sac en plastique remplit de nitrates. «C’est utilisé comme fertilisant par les fermiers d’ici. Disons qu’on enrichit le sol à notre manière. On a appris tout ça en regardant les informations, en voyant comment les Irakiens fabriquaient des engins explosifs qu’ils cachaient sur le bord des routes. On fait pareil aujourd’hui ici.» De grosses boîtes en métal sont remplies et cachées sur tous les axes d’entrées du Djebel Al-Zawiya. En cas d’offensive ennemie, il ne leur reste plus qu’à enclencher le détonateur.

Le soir même, l’alerte retentira encore. Les hommes placés en vigie vers la ville d’Albara ont vu des hommes du régime approcher. Ils craignent une attaque. Tous les combattants sont sur le pied de guerre, les femmes sortent les munitions qu’elles avaient cachées derrière une armoire. Les hommes rejoignent le haut d’une colline, phares éteints et souffle coupé. On n’entend que leurs cœurs qui s’emballent. Ils s’installent derrière un muret et tirent quelques rafales sur la position ennemie à quelques centaines de mètres de là.

«On se battra jusqu’au bout. On n’a pas peur de mourir, on fait ça pour nos femmes, nos enfants, pour qu’un jour ils grandissent dans un pays démocratique et libre», raconte Mustapha, barbe fournie et keffieh noir sur la tête, en donnant ses instructions par talkie walkie. Leur tentative sera brève. En face, l’armée riposte, on entend le bruit de chars se rapprocher puis tirer. Pendant plusieurs heures.

Obtenir des armes

«On entend dire qu’on est financés par des pays étrangers, qu’on fait venir les armes par la frontière turque, mais si tout cela était vrai, vous croyez vraiment qu’on en serait réduit à attendre comme ça, à économiser les cartouches, à prier pour que ce qu’on a emporté suffise ce soir et les jours suivants, poursuit Mustapha. Pour obtenir des armes, il nous faut organiser des embuscades sur des convois militaires ennemis ou récupérer celles des soldats déserteurs qui nous rejoignent. Mais cela ne suffit pas.»

Seule frontière par laquelle le bataillon des martyrs du Djebel Al-Zawiya parvient à acheter des armes, celle de l’Irak. «Des groupes sunnites nous vendent des RPG d’occasion et des munitions. Le problème, c’est que trop souvent, ces armes sont enrayées, voire inutilisables. En plus, les prix ont explosé ces derniers mois», rajoute encore ce chef de troupes.

Le plus souvent, ce sont les soldats de Bachar el-Assad eux-mêmes qui fournissent aux combattants de quoi lutter. Les salaires dans l’armée ne sont plus payés aussi régulièrement qu’avant et il est facile d’acheter des armes à des soldats trop lâches pour déserter mais conscients de l’irrationalité des violences du régime.

Au lever du soleil, les combats reprennent, un peu plus loin, dans la ville d’Ibdita. Difficile pour le bataillon des martyrs du Djebel Al-Zawiya de s’organiser, les téléphones portables sont coupés depuis plus d’une semaine et trop peu disposent d’un talkie walkie. Pendant plusieurs heures, les combattants tiennent leurs positions et visent les chars de l’armée positionnés devant une école. Un homme sera blessé, mais un soldat des forces de Bachar el-Assad est arrêté. C’est un membre des milices chabiha. «On va pouvoir l’utiliser pour obtenir des informations sur la localisation des armes et le nombre de soldats en face. Une fois qu’il nous aura renseignés, on négociera avec sa famille pour le libérer. C’est comme ça qu’on récupère l’argent pour acheter des armes. Personne ne nous aide. Cela fait neuf mois que la Syrie meurt à petit feu et que personne ne nous soutient vraiment», s’énerve encore Mustapha en s’appuyant sur sa Kalachnikov. A la fin de la journée, tous se rassemblent pour dîner. Ils rient, plaisantent comme s’ils n’entendaient pas les tirs qui continuent, comme pour conjurer leurs peurs.