La démocratie ne s’apprend pas d’un coup de baguette, même au pays des dragons (Druk Yul, le nom local du Bhoutan, signifie «la terre du dragon») et du roi tonnerre. Le Bhoutan, niché entre l’Inde et la Chine, sur les contreforts de l’Himalaya, a voté mardi pour la deuxième fois de son histoire. La commission électorale espérait une forte participation, mais sans attendre le record de 80% obtenu en 2008 lors des ­premières élections parlementaires. Après des siècles de monarchie absolue, Jigme Singye Wangchuk, le père du souverain actuel, Jigme Khesar Namgyel Wangchuck, a décidé d’imposer la transition démocratique à ses sujets. Mais aujourd’hui encore, certains ne comprennent pas l’exercice électoral et ne s’y prêtent que pour complaire au gouvernement, perçu comme une émanation du monarque.

«Nous préférons la monarchie»

Mardi était férié dans toutes les vallées pour permettre aux citoyens de cette monarchie parlementaire de se rendre aux urnes. Joint au té­léphone, Dasho Kunzang Wangdi, chef de la commission électorale, se réjouissait, après la fermeture des bureaux de vote, du bon déroulement de la consultation: «Cette année, les candidats sont plus qualifiés et plus compétents. Les électeurs ont joué le jeu, cela montre qu’ils veulent tirer le meilleur profit de la démocratie. Mais, dans nos cœurs et si nous avions pu choisir contre l’avis du roi, nous aurions gardé la mo­narchie absolue. Avec la démocratie, nous nous sommes éloignés de notre souverain. Entre lui et nous, il y a désormais un intermédiaire: le parlement.»

Les résultats sont attendus ce mercredi. Parmi les 68 candidats, des indépendants, 20 seront élus, un par dzongkhagh (district). Les partis politiques entreront en scène lors d’un deuxième scrutin, qui aura lieu avant juillet, pour élire la chambre basse de l’assemblée. En plus des deux seules formations politiques présentes en 2008, trois nouvelles listes ont fait leur apparition. Cela représente l’amorce d’un pluralisme politique, aux yeux de Nitasha Kaul, spécialiste du Bhoutan basée à Londres: «En cinq ans, la société est devenue moins rétive à la confrontation, plus ouverte au débat contradictoire. Cela se reflète dans les médias, dont le nombre ne cesse de croître et qui osent désormais critiquer ouvertement le gouvernement.»

Le pays vit essentiellement de l’agriculture et du tourisme. Dans les montagnes, les villageois ont pour priorité la mise en place d’infrastructures: ils veulent des routes, de l’eau et la fée électricité. Ils plébiscitent le bilan du premier ministre. Mais à Thimphou, la capitale, explique Nitasha Kaul, «les préoccupations sont différentes, les jeunes veulent que le gouvernement lutte contre le chômage et la délinquance, les mêmes problèmes qu’ailleurs. La population urbaine comprend mieux les enjeux électoraux, ses attentes sont aussi plus claires qu’en 2008.»

Au lieu de reprendre le produit intérieur brut, qui mesure les richesses d’une nation, le Bhoutan a inventé sa propre mesure, le bonheur national brut, qui évalue la satisfaction des citoyens. Les résultats du vote offriront un autre outil pour évaluer l’adhésion du peuple à ses édiles.