Italie

Des ONG accusées de complicité avec les passeurs en Méditerranée

Les organisations humanitaires opérant en Méditerranée sont accusées en Italie de collusion avec les trafiquants d’êtres humains. Elles se défendent d’accusations de magistrats lancées sans preuves et d’attaques d’une partie de la classe politique

Les membres d’une ONG auraient convaincu des migrants de ne pas répondre aux questions des forces de l’ordre une fois débarqués en Italie. La justice lance une nouvelle salve de critiques vers les organisations humanitaires opérant en Méditerranée. Lors d’une audition parlementaire mercredi, le procureur de Trapani, en Sicile, explique que des enquêtes sont en cours. Ces investigations ne visent pas les «ONG en tant que telles, mais des personnes physiques leur appartenant», détaille devant le Sénat Ambrogio Cartosio, sans citer aucune association.

Certaines ONG sont depuis des semaines la cible de nombreuses accusations. Les plus violentes sont sans doute celles du procureur de Catane, également en Sicile. Carmelo Zuccaro dénonce une possible collusion entre opérateurs humanitaires et organisations criminelles libyennes. «Certaines ONG pourraient être financées par les trafiquants», détaille-t-il par exemple dans La Repubblica le 27 avril, et ce, dans le but de déstabiliser l’économie italienne. Mais le conditionnel est de mise puisque, de son propre aveu, il ne dispose d’aucune preuve pour étayer ses dires.

«Allégations sans fondement»

«Je suis écœurée, s’emporte Sophie Beau, vice-présidente et cofondatrice de SOS Méditerranée. Il s’agit d’une campagne de discrédit général, fondée sur des allégations sans fondement.» Elle regrette que son organisation n’ait jamais été contactée par la justice italienne. Seulement par le Parlement, où SOS Méditerranée a été entendu jeudi matin par la commission Schengen.

L’association internationale dispose d’un bateau, l’Aquarius, en mer depuis quatorze mois. Une trentaine de personnes y travaille. Il peut accueillir jusqu’à 500 personnes. «Ces critiques me surprennent, car ce que nous faisons à bord est transparent, confie-t-elle. Elle rejette en bloc les accusations de collusion. «Nous sommes financés par des dons privés, à hauteur de 98% en 2016, et par des subventions publiques, détaille la vice-présidente. L’Aquarius nous coûte 11 000 euros par jour.»

Selon le procureur de Trapani, des migrants auraient par ailleurs été sauvés sans que les gardes-côtes italiens n’en soient informés. «La coordination avec ces derniers est totale, réagit Sophie Beau. Nous appliquons les instructions des gardes-côtes à Rome, qui indiquent au navire le plus proche, qu’il soit humanitaire, militaire ou commercial, de se rendre sur le lieu du drame. Nous les informons tout de suite si nous sommes les premiers à en être témoins.»

«Taxis de la Méditerranée»

Dans la brume de ces accusations, difficile d’en distinguer les raisons. Des représentants d’ONG pensent y discerner des objectifs politiques. Les critiques des magistrats sont reprises en cœur par la Ligue du Nord, parti d’extrême-droite, et par le Mouvement 5 étoiles, formation antisystème. Pour le vice-président de la Chambre des députés, l’étoilé Luigi Di Maio, les organisations humanitaires sont des «taxis de la Méditerranée» et ceux qui «font mine de ne pas voir le business de l’immigration» sont «des hypocrites.» L’élu s’appuie aussi sur un rapport de Frontex, l’agence européenne de contrôle des frontières, daté de décembre dernier, allant dans le même sens que le procureur de Catane.

«Les 5 étoiles ont décidé de chatouiller les peurs et l’instinct anti-immigration des Italiens», dénonce l’ex-premier ministre Enrico Letta dans les colonnes de Repubblica, alors que les prochaines élections nationales auront lieu au plus tard début 2018.

«Un vide institutionnel»

En 2013, après un naufrage où sont mortes 368 personnes, le gouvernement d’Enrico Letta a lancé l’opération Mare Nostrum de sauvetage en mer. Il lui était reproché à lui aussi de créer un appel d’air pour l’immigration. «Un jour après sa conclusion, l’afflux de migrants a-t-il cessé, demande-t-il. Non, il a doublé, triplé, il y a même eu le naufrage du 18 avril 2015 avec plus de 700 morts.» Les ONG aujourd’hui «couvrent un vide institutionnel», conclut Enrico Letta.

Lire aussi: «Migrations: l’Europe cherche à verrouiller la Méditerranée»

Quatre ans plus tard, l’Italie a choisi une autre approche pour tenter de mettre un terme à la tragédie humanitaire: le ministre de l’Intérieur compte notamment arrêter le flux en Libye. L’Italie a passé un accord cette année avec le gouvernement libyen reconnu par la communauté internationale. La péninsule s’est entre autre engagée à former et à soutenir les gardes-côtes de l’autre côté de la Méditerranée.

Mais pendant que se met en œuvre l’accord et que les critiques contre les ONG continuent, les bateaux de fortunes quittent toujours les côtes africaines. Au 7 mai, plus de 43 000 personnes avaient débarqué en Italie, soit 38% de plus que sur la même période de 2016. Et depuis 2013, la barre des 10 000 victimes a largement été dépassée.

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