Les faits: Les deux coprésidents et plusieurs députés du Parti démocratique des peuples (HDP), principal parti pro-kurde de Turquie, ont été placés en garde à vue dans la nuit de jeudi à vendredi. Cette mesure risque d'aggraver les tensions dans le sud-est à majorité kurde du pays. Quelques heures après ces arrestations, une attaque à la voiture piégée a fait huit tués et plus de 100 blessés à Diyarbakir, dans le sud-est à majorité kurde du pays. 

Ce vendredi, la plateforme de surveillance TurkeyBlocks a indiqué sur son site avoir «détecté des restrictions d'accès à plusieurs réseaux sociaux dont Facebook, Twitter et YouTube à partir de vendredi à 01H20 (22H20 GMT jeudi)». La situation perdurait à la mi-journée, selon le site.


Selahattin Demirtas et Figen Yüksekdag, qui dirigent conjointement le HDP, ont été interpellés dans le cadre d'une enquête «antiterroriste» liée au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), selon l'agence de presse pro-gouvernementale Anadolu.

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Ces arrestations, ordonnées par le parquet de Diyarbakir (sud-est), représentent un coup de filet sans précédent contre le HDP, un parti farouchement opposé au président Recep Tayyip Erdogan. Avec 59 députés, c'est la troisième force parlementaire du pays.

Au total, au moins 11 députés du HDP ont été placés en garde à vue, selon une liste diffusée par le parti et par le Ministère de l'intérieur. Parmi eux figurent des poids lourds, comme Idris Baluken, président du groupe parlementaire HDP, et Sirri Süreyya Önder, figure respectée de la cause kurde.

Les deux coprésidents du HDP visés par plusieurs enquêtes

Une perquisition était en cours vers 4 heures au quartier général du HDP à Ankara, selon les images retransmises en direct par la chaîne d'information NTV. «Le HDP appelle la communauté internationale à réagir contre ce coup du régime d'Erdogan», a déclaré le parti sur son compte Twitter.

Ce vaste coup de filet nocturne intervient dans un contexte très tendu dans le sud-est à majorité kurde de la Turquie, ensanglanté par des combats quotidiens entre forces de sécurité et membres du PKK, une organisation classée «terroriste» par Ankara, Washington et Bruxelles.

Selahattin Demirtas et Figen Yüksekdag font l'objet de plusieurs enquêtes pour des liens présumés avec les rebelles kurdes. Selon Anadolu, leur placement en garde à vue a été décidé après qu'ils eurent refusé de répondre à des convocations judiciaires.

Ces interpellations surviennent alors que la Turquie vit sous état d'urgence depuis la tentative de coup d'Etat de juillet. Des ONG accusent les autorités turques de cibler des médias critiques et des opposants sous couvert de lutte contre les putschistes présumés.

«La nuit dernière, la purge menée par le président Recep Tayyip Erdogan contre notre parti a atteint de nouveaux sommets avec l'arrestation de nos coprésidents Selahattin Demirtas et Figen Yüksekdag», a affirmé dans un communiqué le Parti démocratique des peuples (HDP), ajoutant que «cela marque la fin de la démocratie en Turquie».

Selahattin Demirtas, la bête noire du président turc

Le président Erdogan considère que le HDP est étroitement lié au PKK et a fait savoir qu'il ne considérait plus cette formation comme un interlocuteur légitime, qualifiant régulièrement ses membres de «terroristes».

En mai, le parlement turc a voté la levée de l'immunité des députés menacés de poursuites judiciaires, une mesure contestée visant notamment les élus du HDP.

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«Ceux qui veulent nous interroger devront nous emmener par la force. Nous n'irons pas de notre plein gré», avait alors défié Selahattin Demirtas. Parfois surnommé l'«Obama kurde» en raison de son charisme, cet homme a longtemps été considéré comme un potentiel rival de Recep Tayyip Erdogan sur une scène politique dominée par le chef de l'Etat turc.

Sous son impulsion, le HDP a élargi sa base électorale au-delà de la seule communauté kurde de Turquie (15 millions de personnes) et s'est transformé en un parti moderne, à la fibre sociale et ouvert aux femmes et à toutes les minorités.

Après l'entrée du HDP au parlement, en juin 2015, une première qui a contribué à priver le parti AKP au pouvoir de la majorité absolue, Recep Tayyip Erdogan a fait de Selahattin Demirtas sa bête noire, multipliant les attaques personnelles et les accusations de liens avec le PKK.

Attentat à Diyarbakir

Quelques heures après ces arrestations, une attaque à la voiture piégée a fait huit tués et plus de 100 blessés devant un bâtiment de la police à Diyarbakir, dans le sud-est à majorité kurde de la Turquie. Le premier ministre turc met en cause la rébellion kurde du PKK.

«Jusqu'à présent, il y a huit décès, dont deux policiers», a déclaré Binali Yildirim, ajoutant que le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), «a montré à nouveau son visage perfide (...) Ils ont fait exploser un véhicule rempli d'explosifs.» Le HDP dément être l'«aile politique» du PKK et accuse Recep Tayyip Erdogan de vouloir instaurer un régime dictatorial.

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La garde à vue des députés du HDP survient quelques jours après le placement en détention pour «activités terroristes» des deux maires de Diyarbakir dimanche, une mesure qui avait déclenché plusieurs manifestations.

Le sud-est de la Turquie est ensanglanté par des combats quotidiens entre le PKK et les forces de sécurité depuis la rupture, à l'été 2015, d'un fragile cessez-le-feu, qui a sonné le glas du processus de paix pour mettre un terme au conflit qui a fait plus de 40 000 morts depuis 1984.

Réseaux sociaux bloqués

La plateforme de surveillance TurkeyBlocks a indiqué sur son site avoir «détecté des restrictions d'accès à plusieurs réseaux sociaux dont Facebook, Twitter et YouTube à partir de vendredi à 01H20 (22H20 GMT jeudi)». La situation perdurait à la mi-journée, selon le site.

Par ailleurs, plusieurs journalistes de l'AFP ne parvenaient pas à utiliser l'application de messagerie WhatsApp.

Interrogé par des journalistes à ce sujet, le premier ministre, Binali Yildirim, n'a pas directement confirmé que les autorités étaient à l'origine de ce blocage, mais a reconnu qu'elles pourraient «avoir recours à ce type de mesures pour des raisons de sécurité». «Ce sont des mesures temporaires. Une fois que la menace aura été éliminée, tout reviendra à la normale», a-t-il ajouté.

Selon TurkeyBlocks, les perturbations s'expliquent par une limitation de bande passante, dite «throttling», par les fournisseurs d'accès comme TTNet ou Turkcell.

La Turquie est régulièrement accusée de restreindre l'accès aux réseaux sociaux dans des situations de tension, notamment à la suite d'importants actes de violence sur son territoire.

Quelques heures après ces arrestations, une attaque à la voiture piégée a fait huit tués et plus de 100 blessés à Diyarbakir, dans le sud-est à majorité kurde du pays.