Combien de manifestants ont-ils participé à la journée d'action organisée jeudi par l'ensemble des syndicats? Entre 500 000 et 1 million, peut-être plus, dont quelque 100 000 à 150 000 à Paris. Pas besoin de chipoter sur les chiffres. Le gouvernement sait qu'il doit maintenant faire face à une vague de mécontentement qui ne s'exprimera pas seulement par de mauvais sondages. Le mouvement, qui a commencé au début du mois de février par une protestation contre la révision de la loi sur les 35 heures hebdomadaires de travail, contre l'assouplissement du droit de licenciement et contre une réforme de l'enseignement dont beaucoup d'enseignants et d'élèves ne veulent pas, s'est transformé en revendication pour des augmentations de salaire.

Ce passage du contre au pour, d'une stratégie défensive à une stratégie offensive, est d'autant plus inquiétant pour le pouvoir qu'il rapproche les salariés du secteur public et ceux du secteur privé. Le défilé parisien en a apporté la preuve. Cela fait longtemps qu'on n'avait pas vu autant de banderoles signalant la présence de salariés des grandes entreprises privées – en tout cas depuis les élections de 2002 qui ont donné à la droite une majorité écrasante à l'Assemblée nationale. Jusqu'ici, le gouvernement pouvait minimiser cette participation et présenter les fonctionnaires ou les employés du secteur public comme une population conservatrice voulant préserver ses privilèges. Ce sera difficile désormais.

D'autant que, tout en refusant des augmentations substantielles à ses propres salariés (il propose au plus 1% en 2005), il a reconnu dans les faits que le pouvoir d'achat a subi au cours des dernières années une stagnation, dont témoignent les indices officiels, voire une diminution selon d'autres enquêtes. Au printemps dernier, sous l'impulsion de Nicolas Sarkozy alors ministre des Finances, il a forcé les grandes entreprises et les grands distributeurs à s'asseoir autour d'une table pour négocier une baisse des produits de grande consommation.

Le poids de l'affaire Gaymard

Au cours du mois de février, trois événements ont contribué à modifier l'orientation des revendications syndicales. Premièrement l'affaire Gaymard et la publicité faite autour du logement de 600 m2 (loué 14 000 euros par l'Etat) qu'il a dû finalement quitter comme il a quitté le Ministère des finances. Deuxièmement, l'annonce des profits record des entreprises cotées au CAC 40 (l'indice boursier français). Troisièmement, la publication d'un taux de chômage qui dépasse la barre symbolique des 10%.

La semaine sociale, commencée mardi avec des manifestations de lycéens et poursuivie mercredi par celle des chercheurs, s'est terminée jeudi sur un nouveau rapport de force. Le gouvernement doit affronter cette crise en même temps qu'une échéance électorale incertaine, le référendum du 29 mai sur le Traité constitutionnel européen (hué par une partie des syndicalistes de FO et de la CGT). Après ses défaites aux élections régionales, départementales et européennes du printemps 2004, il aurait pu continuer jusqu'en 2007 à s'appuyer sur sa majorité parlementaire en attendant que la tension sociale se calme, s'il n'y avait dans moins de 12 semaines un scrutin décisif pour la position de la France en Europe, mais aussi pour sa capacité d'action. Une victoire du non serait un désaveu de sa politique avant d'être celui de l'Europe.

Les sondages donnent encore une majorité confortable au oui (autour de 60%), mais les indécis sont trop nombreux (35 à 40%), pour que ce chiffre soit significatif. Le gouvernement doit donc affronter cette vague de revendications salariales en pleine campagne électorale. Nul doute que les syndicats vont accentuer leur action. Nul doute que le gouvernement ne pourra pas se contenter, comme il le fait depuis 2002, de parler de dialogue et d'écoute, tout en continuant à passer outre. Renaud Dutreil, le ministre de la Fonction publique, a d'ailleurs donné un signe d'apaisement dès jeudi après-midi en proposant aux syndicats une réunion «où pourront être évoqués sans aucun tabou les sujets qui préoccupent l'ensemble des fonctionnaires».