Opération reconquête pour Ennahda

La procession ne passe pas inaperçue. Drapeaux en main, casquettes aux couleurs du parti vissées sur les têtes, plusieurs dizaines de militants d’Ennahda défilent dans les rues de Zahrouni, un quartier populaire de Tunis. En tête du cortège, Ali Larayedh, le numéro deux du mouvement islamiste. L’ancien chef du gouvernement est désormais tête de liste dans la circonscription stratégique de Tunis 1, pour les élections législatives du 26 octobre.

Difficile épreuve du pouvoir

Des tracts à la main, il entre dans les boutiques, tourne dans les cafés, échange avec les passants et s’enquiert des principales préoccupations. «La délinquance, répond un commerçant, surtout depuis que le commissariat du quartier a été incendié.» «Ma fille a une licence en droit mais elle ne trouve pas d’emploi», soulève un épicier. «Il ne faut pas désespérer et continuer à travailler», répond Ali Larayedh.

«Regardez les ordures», interpelle un passant, en pointant le terrain vague à côté, devenu une décharge à ciel ouvert. «La propreté, c’est une catastrophe, et le chômage reste toujours aussi élevé», fait aussi remarquer Rachid au candidat. En octobre 2011, ce routier avait voté Ennahda, «parce qu’à part eux, personne ne se distinguait». Cette fois, il est «indécis», déçu par le bilan de la troïka, la coalition dominée par les islamistes, qui a dirigé la Tunisie pendant deux ans. «Ils ont fait des promesses, mais n’ont rien fait», juge-t-il. «Ils sont en train de vendre des ­rêves», crie un type en scooter, en passant devant le cortège.

Trois ans après le premier scrutin post-révolution, qui l’avait placé largement en tête, Ennahda fait face à la désaffection d’une partie de son électorat. Les islamistes ont laissé des plumes à l’épreuve du pouvoir, quitté fin janvier sur un très mauvais bilan, pour laisser la place à un cabinet de technocrates dirigé par Mehdi Jomaa (lire ci-dessus).

Pour reconquérir sa popularité écornée, le mouvement mise sur le travail de terrain. «Après une expérience de gouvernement qui n’a pas été simple, nous avons besoin de toucher le terrain. Nous voulons montrer que nous y sommes forts, à l’aise, que nous n’avons pas peur du peuple. Nous avons confiance en son choix», explique Nidhal Battini, le chargé de communication de la liste Tunis 1. L’ancrage populaire demeure le principal atout des islamistes sur leurs concurrents: Ennahda reste le parti le plus structuré, implanté sur tout le territoire, fort de nombreux militants. Depuis le début de la campagne, le 4 octobre, ils labourent le pays plus que quiconque. Les législatives sont leur principal objectif: Ennahda n’a pas présenté de candidat à la présidentielle, fin novembre.

«Processus lent»

Dans leur argumentaire, ils font valoir l’écriture de la Constitution, la conduite de la transition démocratique. «On essaye de faire comprendre aux gens qu’il ne peut pas y avoir de développement économique juste sans démocratie. Le processus politique choisi est lent et difficile, mais c’est le prix à payer. On minimise aussi les dégâts en comparant à ce qui se passe en Libye ou en Egypte», détaille Sami Triki, l’un des colistiers. Fini, aussi, la surenchère identitaire qui avait dominé les débats lors des premières élections: Ennahda ne jure plus que par le «consensus».

Nidaa Tounes, le rival

En face, la donne a changé depuis le scrutin de 2011. Dispersés, désorganisés, les modernistes y avaient été laminés. Aujourd’hui, face à Ennahda, Nidaa Tounes (ou L’Appel de la Tunisie) fait figure de principal rival et ambitionne même d’arriver premier. «La bipolarisation de l’électorat entre ces deux partis est un fait indiscutable, tous les sondages le montrent», souligne le politologue Hamadi Rédissi, également membre de Nidaa Tounes. Fondé en 2012, l’Appel de la Tunisie rassemble des figures de la gauche, des syndicalistes, des indépendants et des responsables de l’ancien régime. «Nous avons créé un certain équilibre dans le paysage politique», estime son leader Béji Caïd Essebsi, 88 ans, ministre sous Bourguiba et candidat à l’élection présidentielle. La formation capitalise essentiellement sur le rejet d’Ennahda. «Nous sommes devant un choix entre deux types de société: un Etat du XXIe siècle contre un retour en arrière», assène «Béji», comme le surnomment les Tunisiens.

Pour le reste, les deux adversaires font campagne sur les mêmes sujets: relance de l’économie, création d’emplois, prestige de l’Etat et lutte contre le terrorisme. Au vu du type de scrutin, qui voit s’affronter plus de 1300 listes, aucun des deux partis ne devrait obtenir la majorité absolue et chacun répète qu’il ne gouvernera pas seul. Quitte, en fonction des résultats, à être contraint à la cohabitation. Ennahda appelle déjà à la formation d’un gouvernement d’union nationale et, après les avoir longtemps pourfendus, se dit même prêt à travailler avec d’anciens responsables du régime de Ben Ali.