Et le juge a achevé sa litanie de condamnations. Sur le banc des accusés, les huit hommes n’ont pu réprimer des sourires moqueurs à l’écoute du verdict: entre 8 ans et la perpétuité. Il n’y avait pourtant rien d’amusant, vendredi, à la Haute Cour fédérale d’Addis-Abeba, dans l’énoncé des peines de prison que devra purger un groupe d’opposants politiques et de journalistes.

Après onze mois de procès, 24 personnes, dont 16 ont été jugées par contumace, ont été déclarées coupables de terrorisme et de liens avec Ginbot 7, un groupe d’opposants politiques basé à l’étranger figurant sur la liste gouvernementale des organisations terroristes. Il leur a été reproché d’œuvrer au renversement du gouvernement du premier ministre Meles Zenawi, au pouvoir depuis vingt ans.

Lauréat du PEN America

Andualem Arage, secrétaire général de l’Union pour la démocratie et la justice (UDJ), s’est vu condamner à une peine de prison à vie, ainsi que trois autres personnes absentes à l’audience. De son côté, le journaliste Eskinder Nega, critique notoire du pouvoir et récemment récompensé du Prix de la liberté de la presse par le PEN America, a été condamné à 18 ans de prison. Son épouse, assise dans le public, a rapidement quitté le tribunal après l’annonce du verdict. En 2005, le couple avait déjà été placé derrière les verrous, où leur enfant avait vu le jour. Une grâce présidentielle avait écourté leur peine en 2007. Le journaliste est le seul à avoir annoncé, hier, son intention de faire appel.

Washington réagit

Fin juin, le juge avait estimé que les accusés avaient, «au prétexte de la liberté de parole et de réunion, tenté d’inciter à la violence et au renversement de l’ordre constitutionnel». Ce verdict avait suscité une réaction immédiate de l’administration Obama. Celle-ci affirmait que la condamnation d’opposants politiques et de journalistes «soulève de sérieuses questions et des doutes sur l’objectif de la loi [antiterroriste], et l’inviolabilité de la liberté de la presse et d’expression des Ethiopiens pourtant garantie constitutionnellement». Une réaction rare et mesurée de la part du principal donateur d’aide humanitaire à l’Ethiopie.

Washington avait été imité par Amnesty International et le Comité pour la protection des journalistes, une organisation basée aux Etats-Unis très attentive au sort réservé aux journalistes dans le plus grand pays de la Corne de l’Afrique.

En ligne de mire: la loi antiterroriste adoptée en 2009 par le gouvernement. Les opposants en dénoncent la sévérité, le caractère vague de certains articles et l’usage qui en est fait pour réprimer toute velléité de critique du gouvernement. Celui-ci s’en défend régulièrement, arguant que le texte de loi a été calqué sur les standards occidentaux. Cette loi a néanmoins déjà servi à condamner bon nombre de journalistes. Parmi eux figurent deux Suédois, qui purgent une peine de 11 ans. Ils avaient été arrêtés en juillet 2011 à la frontière somalienne en compagnie d’un groupe sécessionniste considéré comme terroriste, après avoir pénétré illégalement en Ethiopie.

Hier, à la sortie de la Haute Cour fédérale, le nouveau patron de l’UDJ estimait que le procès n’avait pas été «juste». «Le message est clair, a poursuivi Hailu Araaye. Toute action qui sentira le Printemps arabe sera bannie. Le but est d’affaiblir l’opposition et de terroriser les Ethiopiens. Ça ne nous rendra que plus créatifs.»

Les accusés ont quarante-cinq jours pour faire appel.