L'état d'urgence, décrété vendredi soir par le président équatorien Gustavo Noboa, ne leur fait pas peur. Les Indiens qui appellent depuis une semaine à un soulèvement général ne sont pas non plus impressionnés par l'avertissement télévisé gouvernemental qui a été diffusé le lendemain. Avec l'état d'urgence, la force publique interdira «toute marche, manifestation et rassemblement» et évacuera «les groupes qui occupent les bâtiments publics et privés», a alors prévenu Hugo Unda, ministre de la Défense. Dans le bâtiment privé de l'Université salésienne, qu'ils occupent depuis lundi dernier, quatre mille à cinq mille Indiens l'écoutaient. Venus de tout le pays à l'appel de la puissante Confédération des nations indiennes (Conaie), tous réclament la fin de la dollarisation, cinq mois après l'instauration de la devise nord-américaine comme monnaie officielle, et la suppression d'une série de hausses drastiques des prix, décidée en décembre par le gouvernement pour obtenir un prêt du FMI.

Une quarantaine d'entre eux ont entamé une grève de la faim samedi, et autant menacent de les rejoindre chaque jour dans leur action. Ceux qui mangent encore trouvent des aliments de plus en plus chers: les blocus des routes du pays par leurs camarades, avec des troncs d'arbres et des pierres, commence à gêner l'approvisionnement de la capitale Quito. La valse des étiquettes sur les aliments témoigne d'une hausse des prix pouvant atteindre 200%.

«Nous sommes paysans, nous pouvons passer deux ou trois mois à supporter la faim», prévenait un dirigeant indien, la semaine dernière. Pour l'instant, pommes de terre et haricots rouges continuent de bouillir dans d'énormes marmites au milieu de l'université. Aux entrées du bâtiment, des Indiens armés de lances montent la garde. «Si la police entre, je m'en servirai et qu'importe si je suis tué!» affirmait l'un d'eux, samedi, à l'AFP. Mais non loin, parmi les dizaines de policiers anti-émeutes qui patrouillent autour de l'édifice, quelques-uns se sont écriés face au même journaliste qu'ils n'allaient «pas tuer [leurs] frères».

Sans doute font-ils partie des plus de trois millions d'Indiens d'Equateur – pour une population de douze millions d'habitants – et peut-être n'oublient-ils pas qu'un groupe de colonels avait apporté le soutien de l'armée à la Conaie, il y a un an et 15 jours, lors de l'insurrection qui avait abouti au renversement du président Jamil Mahuad. Le président de la Conaie Antonio Vargas avait alors pris part à un éphémère triumvirat, pour céder ensuite le pouvoir au vice-président Noboa. Depuis, ce dernier a mené à terme le processus de dollarisation qui a provoqué le soulèvement et ralenti l'inflation (elle atteignait toutefois encore… 91% l'an dernier). Freiné jusqu'ici dans l'application de plusieurs mesures d'austérité et de libéralisation, il se montre aujourd'hui inflexible face aux Indiens, rejoints par des syndicats et des étudiants, et exige la fin du soulèvement pour dialoguer. Antonio Vargas n'y est pas disposé: alors que les barrages continuaient, hier, il a appelé à une manifestation aujourd'hui pour laquelle il a annoncé l'arrivée de cinq mille manifestants venus de l'intérieur du pays.