Il a la courtoisie réfléchie de ceux qui ont vu ce que l’humanité peut faire de pire et recherchent leur propre point d’équilibre. Oran Finegan parcourt ses souvenirs avec un accent irlandais soulevant la fin de chaque phrase, signe que, derrière toute histoire, une autre attend d’émerger. Pour le chef de l’unité forensique, comme pour l’ensemble du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), cette année pandémique est pourtant sans précédent. Pendant que ses collègues aident des structures de soins démunies pour traiter les vivants, Oran Finegan doit trouver la meilleure façon de s’occuper des morts.

Ses nombreuses missions l’avaient déjà sensibilisé au besoin de respecter les coutumes, notamment musulmanes. Le coronavirus en a exacerbé l’urgence. «Nous devions proposer des règles simples pour les gestes essentiels, énonce-t-il. Peut-on par exemple laver le corps conformément à la tradition? Nous avons convoqué une madrasa virtuelle avec des religieux d’Afrique du Nord. Ils ont énoncé une fatwa destinée aux praticiens.» Entre le scientifique irlandais et les docteurs en religion maghrébins se dessine ce qu’il nomme une approche forensique complète, «une fusion entre la science et les besoins des communautés».

Srebrenica, baptême du feu

De la salle de conférences située dans une annexe moderne du CICR, on aperçoit le bâtiment originel, témoin d’une institution née au XIXe siècle. Le contraste entre les deux structures se retrouve chez Oran Finegan. En deux décennies, il a vu son propre domaine muter.

Sa première mission l’entraîne en Bosnie en 1998. Le diplômé en anthropologie forensique de 22 ans découvre les morgues de Srebrenica. Il y ouvre «sac mortuaire après sac mortuaire». Un travail minutieux pour le compte du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie. «Aujourd’hui, nous disposons de machines qui pourraient tenir sur cette table. Vous pouvez les prendre n’importe où et établir des profils génétiques en moins d’une heure», s’émerveille le quadragénaire.

En vingt ans, le bond effectué par sa discipline est spectaculaire. De cinq experts en 2008 – année de son entrée au CICR – l’unité d’Oran Finegan est passée à 90 personnes. Un centre de compétence en génétique forensique est né à Tbilissi, où l’organisation a accumulé beaucoup d’expérience en identifiant les victimes du conflit entre la Géorgie et la région séparatiste d’Abkhazie.

La Croix-Rouge forme désormais ses partenaires locaux grâce à la réalité virtuelle. Plutôt que de les faire venir jusqu’à Genève, elle expédie l’équipement sur place: «Lorsque des secouristes récupèrent des corps dans une situation d’urgence, à quoi doivent-ils faire attention? Quelle information faut-il recueillir? Cela vous permet de faire des erreurs dans une expérience immersive plutôt que dans la vraie vie.»

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A travers la grande baie vitrée, le soleil brille. Parfois, quelques nuages d’altitude l’obscurcissent. Un voile similaire traverse de temps à autre les yeux d’Oran Finegan. Il y a six ans, il s’est mis à courir. Il ne s’en cache pas: quelque chose dans son métier le poursuivait. «Je ne menais pas la vie la plus saine qui soit», sourit-il. Former aujourd’hui ses plus jeunes collègues le rappelle à sa propre jeunesse – une époque où les spécialistes forensiques ne recevaient aucun soutien psychologique.

Sa première mission en Bosnie ressurgit: «La confrontation avec ce que l’espèce humaine peut s’infliger a été un traumatisme immense.» Beaucoup de ses collègues ne sont pas retournés sur le terrain après ce qu’ils ont vu. Lui a poursuivi sa route, du Kosovo à l’Irak en passant par Chypre. Des litanies de cadavres cherchant un nom. «Je ne sais pas si ma foi en l’humanité est irrémédiablement endommagée, lâche-t-il en contemplant, depuis les hauteurs où siège son institution, le reflet paisible du lac Léman. Mais je crois que nous devons étudier ces événements tragiques pour en apprendre quelque chose.»

Gérer l’espoir

Pour cet Irlandais qui a grandi à la frontière de l’Ulster durant les troubles, la question n’a rien de théorique. Il a vu un oncle partir – quoique sans motif politique – vivre à Londres et disparaître à jamais. «Mon père a tenté de le retrouver. Je l’ai entendu parler de son frère jusqu’à sa mort. Cette incertitude est terrible.» Sur le terrain, il a souvent géré la parcelle d’espoir que lui amenaient les familles.

L’erreur fatale consiste à l’alimenter à tort. Oran Finegan le confesse: il l’a un jour commise au Kosovo. A un homme à qui il avait déjà dit avoir identifié les deux parents, il a dû par la suite annoncer qu’une des dépouilles nécessiterait encore un examen ADN. «Or la famille entière avait déjà été prévenue. Je le répète aux débutants: il faut reconnaître ses limites et s’entourer de représentants d’autres disciplines, comme des psychologues, pour traiter avec les proches.»

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Devenu passeur de sa propre expérience, peut-il dire à ses jeunes collègues s’être un jour senti utile? Oran Finegan hésite, avant de se souvenir de cette femme âgée à Chypre qui cherchait quelqu’un depuis quarante ans. «Un membre de notre équipe a mis la main sur son épaule, et elle s’est effondrée sous le poids de quatre décennies d’incertitude. Cette émotion était piégée en elle et a soudain été libérée. Elle a pu fermer ce chapitre de sa vie.»


Profil

1976 Naissance en République d’Irlande, à la frontière de l’Ulster.

1998 Mission en Bosnie pour le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, puis au Kosovo dès 2001.

2006 Mission à Chypre.

2008 Entrée au CICR et missions dans les Balkans et en Irak.

2016 Nommé responsable de l’unité forensique du CICR.


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