Emmanuel Macron s’y était engagé. Sa «transformation» de la France passera par un changement profond des rapports au travail. Elu par un pays divisé au sein duquel l’extrême droite et la gauche radicale ont réuni, lors de l'élection présidentielle, près de 45% des suffrages au gré des deux tours de scrutin, le nouveau président français a impérativement besoin d’une légitimité économique. Il ne peut pas se contenter des 66,06% des voix réunies sur son nom le 7 mai. Il lui faut démontrer qu’il peut moderniser la France, et faire ainsi renouer la seconde puissance économique de l’Union européenne avec un taux de croissance en hausse, et une baisse du chômage massif. C’est, au-delà des textes de loi qui ont été proposés ce jeudi, tout l’enjeu de cette rentrée sociale 2017.


Sur le même sujet:

La tribune de l’économiste Charles Wyplosz: Macron rentre dans le dur

La chronique de notre correspondant: La presse, boussole affolée de l’ère Macron

Travail: les ordonnances du médecin Edouard Philippe font tousser


Sur le papier, les cinq ordonnances – renforcement de la négociation collective, nouvelle organisation du dialogue social, prévisibilité et sécurisation des relations de travail, cadre de la négociation collective, compte professionnel de prévention – présentées par le premier ministre Edouard Philippe (issu de la droite et proche de l’ancien premier ministre Alain Juppé) et la ministre du Travail Muriel Pénicaud étaient dans l'ensemble connues. Elles tournent autour de trois axes: le plafonnement des indemnités en cas de rupture du contrat de travail par l'employeur, la réévaluation des allocations de retour à l'emploi, et surtout la réhabilitation des entreprises comme lieu privilégié de la négociation sociale, avec un focus sur les petites et moyennes entreprises où la non représentation des syndicats ne sera plus un obstacle.

Le cœur du réacteur Macron est là: rouvrir l'espace de négociations entre les patrons et les employés pour en faire le centre du débat social, avec les partenaires sociaux en arbitres au niveau des branches. L’objectif est limpide: desserrer l’étau des syndicats les plus jusqu’au-boutistes et rendre l’embauche plus attractive – ou moins décourageante – pour les employeurs. La difficulté, pour les syndicats réformistes qui paraissent disposés à jouer le jeu, tel Force ouvrière et la CFDT, va donc consister à expliquer à leurs adhérents qu'ils ne repartent pas bredouilles des semaines de concertation printanières et estivales.

Ces mesures cachent une ambition plus large: celle d’infléchir dans les cinq prochaines années le rapport de force social en France. Ce n’est pas un hasard si le patronat a choisi d’achever son université d’été ce 31 août, jour des annonces. Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, son président Pierre Gattaz a multiplié les compliments à son égard. C’est donc un test politique qui s’engage aujourd’hui. Un test décisif pour la suite du quinquennat et l’avenir de la «Macron-transformation».

Deux éléments décideront sans doute, dans les semaines à venir, du sort de ces ordonnances qui pourront être mises en œuvre sans un nouveau débat au parlement, celui-ci en ayant approuvé le principe en juillet. Le premier est l’équilibre, au sein de ces textes, entre les garanties accordées aux salariés (le volet sécurité) et les concessions faites à la flexibilité réclamées par les patrons. La position des centrales syndicales capables d’être le pivot du compromis, à savoir la CFDT sociale-démocrate et Force ouvrière, dépendra de ce donnant-donnant. Les syndicats ont d’ailleurs été reçus par le premier ministre avant son intervention. Emmanuel Macron doit, pour réussir, à la fois isoler la CGT pro-communiste, sans l’acculer à une nouvelle lutte qui pourrait déraper, alors que la popularité du président est en forte baisse. C’est du côté social que pourraient par conséquent venir certaines surprises, pour calmer le jeu.

Lire aussi la chronique de notre correspondant: La presse, boussole affolée de l’ère Macron

La seconde équation décisive sera la pédagogie dont sauront faire preuve le gouvernement et sa ministre du Travail Muriel Pénicaud, une ex-directrice des ressources humaines réputée de plusieurs grands groupes industriels (Danone, Dassault), dont la réputation «sociale» s’est retrouvée entachée par les montants importants de stock-options qu’elle a perçus lors de ses derniers passages dans le secteur privé.

Emmanuel Macron n’a pas intérêt à monter trop au créneau sur le terrain social. Sa mission est surtout de montrer aux patrons, et aux investisseurs étrangers, qu’il est bien le modernisateur tant attendu de la France et de son économie. C’est au gouvernement d’agir, en évitant de tomber dans le piège qui consisterait à braquer l’opinion. Le leader de la gauche radicale Jean-Luc Mélenchon l’a bien compris. Démagogue, le nouveau député de Marseille sait parler simple et populaire. Il peut cristalliser autour de lui le refus provincial, social, très français, d’une élite de technocrates parisiens dominée par le Ministère des finances, par ailleurs dirigé depuis juin par deux personnalités issues elles aussi de la droite: Bruno Le Maire et Gérald Darmanin.

C’est cet étau que le premier ministre Edouard Philippe, ex-maire du port du Havre, doit absolument éviter. Avec pour cela un argument: la défense du travail comme l’un des fondements d’une société française en mutation. On se souvient que, durant la présidentielle, le candidat socialiste Benoît Hamon (6% des voix) avait voulu capitaliser sur la «fin du travail». Emmanuel Macron, lui, doit faire l’inverse. L’enjeu de sa réforme est, au fond, autant sociétal que social.