Hîrlau, petite ville du nord de la Moldavie, région située dans l'est de la Roumanie. Ici, c'est l'enfer. Le centre pour personnes handicapées, bâti au cœur de la ville à la fin des années 70, se reconnaît d'emblée à son architecture soviétique. Complet toute l'année, il héberge quelque 400 handicapés, dont un quart sont des enfants. Ceux-ci sont logés dans des chambres de 10 à 15 lits, qui rappellent les casernes militaires de l'époque communiste. Le regard absent – la plupart d'entre eux sont autistes –, ils sortent de temps en temps dans le petit jardin où ils restent plantés pendant des heures sans rien faire. «Ça fait des mois qu'on n'a pas goûté un morceau de viande, proteste le jeune Vasile, qui a l'air plus vivace que les autres. Et puis, on ne se lave plus parce qu'il n'y a plus d'eau chaude. Les poux vont nous manger, c'est clair. Moi, je le dis, on vit comme des cochons.» La malnutrition et la misère sont ici le lot quotidien, tandis que le personnel ne reçoit plus de salaire depuis trois mois. Comment en est-on arrivé là après l'énorme mobilisation de la communauté internationale, qui a suivi la chute du régime de Ceausescu à la fin de 1989?

La loi sur la décentralisation, entrée en vigueur au début de l'année, prévoit le transfert de la responsabilité et de la gestion des orphelinats du gouvernement aux autorités locales. Sur le principe, il est normal que les conseils locaux prennent en charge ces établissements qui se trouvent dans leur commune. Mais la collecte des taxes et des impôts au niveau local s'est révélée être un échec. Résultat: les autorités locales ne peuvent assurer ni les salaires du personnel ni la nourriture des enfants. Quant à l'Etat, étant donné la crise économique et le budget d'austérité que le pays s'impose, ses caisses sont vides. Pour autant, il est surréaliste de demander au conseil local de la ville de Hîrlau, qui dispose d'un budget annuel de 1 million de francs pour les dépenses publiques, de prendre en charge un centre pour handicapés dont le budget annuel s'élève au bas mot à 1,3 million de francs. «Les gens qui ont conçu ce système n'ont pas la moindre idée de ce qui se passe sur le terrain», s'insurge Catalin Alexa, le comptable du centre.

Afin de pallier cette crise, le premier ministre roumain, Radu Vasile, a adressé le 26 mai une demande d'aide d'urgence à la Commission européenne. L'instance de Bruxelles n'a pas mâché ses mots et a notifié au gouvernement roumain, dans deux lettres officielles datées du 3 et du 24 juin, qu'il était impératif de régler ce problème relevant des droits de l'homme dans les plus brefs délais. L'irritation de la Commission face à l'incapacité de la Roumanie à résoudre la crise est de plus en plus évidente. Les autorités roumaines ont d'ailleurs été averties que l'adhésion du pays à l'Union européenne sera conditionnée au règlement de la crise des orphelinats. «Nous exigeons du gouvernement roumain la création d'une autorité unique qui puisse assurer une réforme cohérente», déclare avec fermeté Fokion Fotiadis, le délégué de la Commission européenne en Roumanie. En échange, la Roumanie devrait bénéficier d'une aide de 35 millions d'euros (50 millions de francs) pour faire face à l'urgence.

Néanmoins, c'est la Roumanie qui devra régler le reste de la note. Soit environ 112 millions d'euros de plus pour assurer la survie des orphelinats jusqu'en avril 2000. Cet engagement financier a été stipulé dans un document confidentiel signé par le premier ministre à la mi-juillet sous la pression de la Commission européenne et à l'abri des regards de la presse. Mais les autorités roumaines pourront-elles respecter cet engagement sous la pression électorale de l'an 2000, qui agite déjà le fragile échiquier politique? Et personne ne saurait dire comment le gouvernement trouvera, dans un contexte d'austérité budgétaire, les 112 millions d'euros garantis par la signature du premier ministre et indispensables à la survie des orphelinats.