Nicaragua

Les Ortega, élus caudillos à vie

Vainqueurs des élections de dimanche, les époux colistiers Daniel Ortega et Rosario Murillo consolident leur emprise sur le Nicaragua. Leurs anciens compagnons de lutte dénoncent la perversion des idéaux révolutionnaire sandinistes

Plus rien ne semble pouvoir arrêter le clan Ortega. Patriarche d’une famille qui a infiltré toutes les sphères de la société nicaraguayenne, Daniel Ortega remporte les élections générales de dimanche, s’assurant à bientôt 71 ans un troisième mandat présidentiel consécutif avec 72,5% des voix (selon les derniers dépouillements). Sa femme et colistière sur le ticket du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), Rosario Murillo (65 ans) assumera, elle, les fonctions de vice-présidente de la République pour les cinq prochaines années.

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Le Parti libéral constitutionnaliste, allié historique du FSLN, obtient 15% des suffrages. Son candidat à la présidence Maximino Rodríguez était guérillero de la «Contra» (contre-révolution) dans les années 1980. Seules deux autres forces politiques atteignaient le quorum pour être représentée à l’assemblée nationale.

Des élections sans observateurs

Après l’exclusion des observateurs internationaux et l’écartement de la principale force d’opposition – le Front élargi pour la démocratie (FAD) – par la très sandiniste Cour suprême, la seule inconnue des élections résidait dans d’ampleur de l’abstentionnisme. Malgré les appels au boycott d’une partie de l’opposition qui a qualifié le processus de «farce électorale», plus de 68,2% des électeurs se sont déplacés, selon des sources gouvernementales.

Toute la journée, les médias contrôlés par le gouvernement se sont relayés pour lancer des appels à exercer son «droit civique» et montrer des images d’affluence devant les bureaux de vote. Soucieux de légitimer ses élections, le gouvernement de Daniel Ortega a même organisé sa propre équipe d’observateurs internationaux composée d’ex-présidents centreaméricains «amis».

D’une dynastie autoritaire à l’autre

A la tête du pays depuis vingt ans, Daniel Ortega est le plus ancien président latino-américain en exercice. Héros de la révolution sandiniste qui a renversé le dictateur Anastasio Somoza, l’ancien guérillero était déjà chef de la junte de réconciliation nationale de 1979 à 1984 avant de cumuler trois mandats présidentiels (de 1985 à 1990 et entre 2007 et 2016).

Avec l’institutionnalisation de Rosario Murillo et la montée en puissance des enfants du couple présidentiel, la relève semble déjà assurée. Quatre des neuf enfants occupent déjà des postes clés dans l’appareil d’Etat. La vieille garde du sandinisme n’hésite plus à comparer le clan Ortega à la dynastie des Somoza, dont les générations se sont succédé pendant 42 ans à la tête du pays.

«Nous n’avons pas su gérer le pouvoir»

Henry Ruiz, 73 ans, faisait partie avec Daniel Ortega du club très fermé des neuf commandants de la révolution sandiniste. Il voit désormais en lui un «dictateur déguisé en révolutionnaire», un «transfuge» qui n’a plus rien de sandiniste. Depuis le patio de sa maison décatie au cœur de Managua, l’ancien commandant «Modesto» énumère les entorses idéologiques et juridiques de son ancien compagnon d’armes.

La première: le pacte politique avec l’ancien président néolibéral Arnoldo Alemán – subitement plus inquiété pour ses affaires de corruption – qui lui permet de modifier la loi électorale en 2006 pour pouvoir être élu au premier tour avec 38% des voix. La seconde: le virage catholico-conservateur du FSLN avec notamment la pénalisation totale de l’avortement. La troisième: son alliance avec le «grand capital» qui le conduit à multiplier les exonérations d’impôts et les concessions.

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Et enfin: la réforme de la constitution qui supprime la limitation de mandats présidentiels et permettrait à Daniel Ortega de finir sa vie au pouvoir. «A l’époque, nous étions tous d’accord sur le principe de non-réélection. Nous avons été maîtres dans l’art de la guerre. Mais nous n’avons pas su gérer le pouvoir», soupire Henry Ruiz.

La défaite de 1990, fin de la révolution

Oscar René Vargas était lui aussi l’un de ces guerriers. Membre du «Front» depuis 1967, à l’époque où le parti ne comptait «qu’une poignée de personnes», il estime que la révolution sandiniste s’est arrêtée avec la défaite électorale de 1990. A l’époque, le Nicaragua est épuisé par une décennie de guerre totale, alimentée par l’administration Reagan qui soutient la «Contra». A une semaine des élections, Daniel Ortega, largement favori dans les sondages, annonce la prolongation du service militaire obligatoire. C’en est trop pour les Nicaraguayens qui se décantent pour la libérale Violeta Chamorro, qui s’est profilée en mère pacificatrice de la nation.

«Cette défaite a traumatisé tout le sandinisme, explique celui qui a vécu 12 ans d’exil à Genève. Daniel Ortega n’a plus jamais été le même.» Dans la confusion de la retraite, les dignitaires du parti se répartissent les biens d’Etat et les propriétés saisies au clan Somoza. Paroxysme de la corruption endémique qui frappe le pays, cette «Piñata», vient conclure le premier mandat sandiniste.

Un couple présidentiel pas si serein

Malgré son avance dans les sondages et l’absence de candidats d’opposition sérieux, le clan Ortega – traumatisé par la défaite de 1990 – a verrouillé les élections jusqu’au bout. Pour le journaliste d’investigation Carlos Fernando Chamorro, le couple présidentiel «prépare le système pour les mauvais jours». La principale source de revenus du Nicaragua, la coopération vénézuélienne s’est tarie en raison de la crise politique et économique que traverse le pays de Nicolás Maduro. «On parle de 500 millions de dollars par an, une somme équivalent au quart du PIB national. Une somme reçue à côté dont il n’existe aucun registre public», souligne le directeur de l’hebdomadaire Confidencial, qui vient de publier une longue enquête sur les cercles du pouvoir nicaraguayen. Pire, pour le gouvernement sandiniste: le sénat américain pourrait à présent ratifier une loi – Nica Act – qui empêche des organismes tels que la Banque mondiale de prêter de l’argent au Nicaragua.

La santé d’Ortega fait aussi débat. Affaibli, l’ancien guérillero limite ses apparitions publiques et chercherait à assurer un maximum d’espace politique à ses proches avant de tirer sa révérence. Pour Oscar René Vargas, les agissements du couple Murillo-Ortega ne traduisent pas un sentiment de toute-puissance: «Le pouvoir de Rosario Murillo dépend de son mari. Quand il ne sera plus là, les secteurs conservateurs – l’armée, le grand capital ou l’Eglise – ne tarderont pas à réclamer une part plus importante du gâteau.»

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