Oskar Lafontaine est décidément un allié aussi encombrant qu'indispensable. Ce n'est pas pour rien que cet ancien ministre-président de la Sarre, ex-président démissionnaire du Parti social-démocrate, le SPD, a été surnommé le «Napoléon de la Sarre». Lundi, à peine avait-il franchi, pour la première fois de sa carrière politique, la porte du Parti du socialisme démocratique, le PDS, héritier de l'ancien Parti communiste est-allemand, que ses hôtes devaient voler à son secours. Oskar Lafontaine venait faire part de la décision de sa nouvelle formation, l'Alternative électorale travail et justice sociale (WASG), qui a accepté, lors de son congrès de dimanche, à Kassel, de faire liste commune avec le PDS, sous le nom d'Alliance de gauche, Linksbündnis. La fusion devra toutefois encore faire l'objet d'un vote à la base durant l'été.

«C'est vrai, a dû admettre le président du PDS, Lothar Bisky, qu'il y a eu beaucoup de critiques dans notre parti au sujet de l'alliance avec l'Alternative. Mais c'est une question de raison, on n'est pas obligé de s'aimer. Et jamais un parti politique n'a eu devant lui autant de perspectives.» Lothar Bisky sait de quoi il parle: depuis qu'est évoquée l'alliance avec la WASG, son parti a bondi de 3 à au moins 11% des intentions de vote dans les sondages.

Et la présence de Lafontaine en tête de liste de la WASG en Rhénanie-du-Nord-Westphalie n'y est pas étrangère. Politicien d'instinct, médiatique, bretteur au verbe coloré qui n'hésite pas à dégainer les arguments les plus populistes, Lafontaine est un vrai tribun qui sait capter les aspirations populaires. Mais, au sein du PDS, les militants les plus fidèles à la ligne ne lui pardonnent pas certains dérapages verbaux, comme le fameux Fremdarbeiter (travailleurs étrangers) un terme utilisé par les nazis pour désigner les travailleurs forcés.

Même au sein de la WASG, composée en grande partie de fonctionnaires syndicaux et sociaux-démocrates déçus, de chômeurs et de membres du mouvement Attac, la candidature d'Oskar Lafontaine passe mal. «Je ne suis pas un fan d'Oskar», disait Orkan Akman, secrétaire du syndicat Verdi à Munich, cité par la Berliner Zeitung. Et de préciser: «Où était-il lorsque nous manifestions chaque lundi contre la réforme du chômage? Nous avons mis le parti sur pied. Il est venu lorsque le parti était créé et il a posé ses conditions.»

Un paumé provisoire

Mais, chacun le sait bien, il n'y a qu'Oskar Lafontaine pour empoigner une salle méfiante, comme il l'a fait dimanche avec les 350 délégués de la WASG, à Kassel, et l'enflammer. Depuis sa démission surprise de ses fonctions de ministre des Finances et de président du SPD, en 1999, il n'avait plus d'auditoire. Mais d'emblée il retrouve les mots que la gauche aime entendre: nous sommes seuls contre tous. Contre le SPD de son ancien ami Gerhard Schröder, contre les patrons qui imposent leurs réformes sociales au gouvernement. Même si ses livres se vendent par milliers, même s'il passe régulièrement dans les débats télévisés, Oskar Lafontaine est, pour un instant, comme eux, un perdant, un paumé de la rue.

Alors qu'importe si parfois ces militants de gauche le soupçonnent d'aller à la pêche aux voix à droite, si, par provocation, l'extrême droite du NPD trouve que «certains de ses thèmes sont intéressants». Parfois Oskar Lafontaine, lorsqu'il défend le travailleur allemand, s'insurge contre la globalisation, ou lors de sa campagne en France pour le non à la Constitution européenne, prend des accents nationalistes. Comme un Jean-Pierre Chevènement allemand.

Les militants de l'Alternative savent aussi que seul Oskar Lafontaine a les moyens de tenir la dragée haute aux cadres du PDS. Même s'il n'arrive pas à percer à l'Ouest, le Parti communiste rénové par Gregor Gysi dispose encore d'un appareil impressionnant dans les Länder de l'Est, de ministres régionaux à Berlin et au Mecklembourg-Poméranie. Et de 60 000 membres, contre à peine 7000 pour la WASG. Et dans la perspective d'une fusion, quand il s'agira de parler finances, proportionnalité des voix entre Est et Ouest, membres de la direction, cadres du parti, il vaudra mieux avoir l'ancien président de la machine SPD avec soi.