Certains sont venus avec de grands briquets électroniques. D’autres n’ont que des allumettes. Accroupis sur le trottoir détrempé, ils rallument les bougies éteintes par les pluies de la nuit. Une jeune femme a les yeux rougis. Un vieil homme sanglote doucement, les bras croisés. Tous regardent tête baissée les centaines de bouquets de roses blanche et rouge déposés depuis vendredi soir devant la cathédrale d’Oslo. «Never Forget, Never Forgive» (Ne jamais oublier, ne jamais pardonner), peut-on lire sur une feuille de papier découpée en forme de cœur. Hier, à partir de 10 heures, des centaines de personnes arrivent peu à peu sur le parvis de la cathédrale.

En silence, elles s’alignent le long du trottoir ou derrière des barrières métalliques. Les voitures officielles déposent le premier ministre travailliste, Jens Stoltenberg, le roi Harald V et sa femme Sonja. Des familles de victimes entrent dans la cathédrale par petits groupes. Ils sont venus assister ce dimanche à la cérémonie de «la douleur et de l’espoir». Durant son discours retransmis à la télévision, Jens Stoltenberg s’efforcera de ne pas pleurer. Dans la foule, plusieurs anonymes éclateront en sanglots.

Deux jours après les attaques qui ont fait au moins 93 morts, les Norvégiens paraissent stupéfaits, sous le choc. Ils emploient les mêmes mots: «incrédulité», «incompréhension» ou «inimaginable». Tous se souviennent du lieu et de ce qu’ils faisaient quand ils ont appris qu’une explosion avait frappé le quartier des ministères, en plein centre d’Oslo. Beaucoup ont cru à une fuite de gaz ou à un accident de métro. D’autres étaient persuadés que c’était un canular. «Je venais de rentrer chez moi et m’apprêtais à dormir avant de prendre mon service de nuit. J’ai vu sur Internet qu’il y avait eu une explosion, je n’y ai pas cru. Il m’a fallu une heure pour réaliser qu’il s’agissait bien d’un attentat et non d’une fausse rumeur», se souvient Frank, employé dans un hôtel du centre-ville. Dans les heures qui ont suivi la première attaque, les habitants d’Oslo se sont d’abord crus visés par une attaque d’Al-Qaida. «Nous n’avions jamais subi d’attentats, j’étais persuadé que c’était l’œuvre d’un groupe étranger. J’ai commencé à avoir des doutes quand la nouvelle d’une fusillade sur l’île s’est répandue. Cela m’a semblé étrange que des terroristes aillent jusque là-bas pour tuer des enfants», explique Jan Brygfjell, un employé de la poste de 60 ans.

La plupart ont passé la soirée de vendredi devant la télévision ou sur Internet. Ils ont suivi en direct les révisions à la hausse du bilan de la tuerie sur l’île d’Utoya, à une quarantaine de kilomètres d’Oslo. «C’était fou, ils ont d’abord annoncé deux morts, puis dix. Samedi, quand je me suis réveillé, il y en avait plus de 80. Je me suis senti mal. Je n’avais jamais imaginé qu’il puisse y avoir autant de civils tués en Norvège. Je croyais vivre dans un pays sûr, en paix, pas au Pakistan», dit Usman Talveer, 26 ans, employé à l’aéroport.

Depuis samedi, la vie a peu à peu repris son cours à Oslo. Les habitants ressortent dans les rues, vont au restaurant ou au café. Mais l’ambiance reste lourde. Dans les pubs, d’ordinaire bondés le week-end, les clients parlent peu, le regard fixé sur les écrans géants qui retransmettent les journaux télévisés. «Il n’y a que des habitués ce soir, des gens qui viennent depuis vingt ans. Nous n’avons pas ouvert la salle où l’on peut danser. L’heure n’est pas à la fête, il faut respecter les victimes», expliquait samedi un videur du pub Scotsman, dans une rue piétonne du centre-ville. A quelques dizaines de mètres, les ruelles qui mènent au quartier des ministères sont bloquées et surveillées par des soldats armés de fusils d’assaut. Quelques blindés bloquent les principaux carrefours. Seuls les policiers et les journalistes peuvent y accéder.

Toutes les vitres de l’immeuble où le premier ministre avait ses bureaux ont été soufflées, comme celles de plusieurs bâtiments du Parti travailliste adjacents. Des trottoirs sont encore encombrés de débris de verre et de morceaux de bois. Des passants s’approchent en hésitant des barrières pour prendre des photos.

A mesure qu’ils réalisent l’ampleur des destructions, les Norvégiens semblent craindre que leur style de vie ne soit bouleversé. «En temps ordinaire, les policiers ne sont même pas armés. Il y a des quartiers sans aucun commissariat. Notre société est libre et tolérante. Ce n’est pas parce qu’un fou furieux a commis des attentats que cela doit changer», estime Jan Brygfjell. D’autres sont moins catégoriques. «C’est terminé, nous ne pouvons plus nous sentir en sécurité. J’imagine que la police va accroître sa surveillance. En tout cas, je l’espère», explique Simon Lindholm, un soldat en congé. Dimanche après-midi, la police norvégienne a lancé un raid sur un appartement du nord-est de la capitale. Aucun explosif n’a été trouvé et plusieurs personnes arrêtées ont été relâchées quelques heures plus tard. Les enquêteurs cherchent toujours à déterminer si Anders Behring Breivik, «l’auteur du 11 septembre norvégien», selon certains habitants d’Oslo, a agi seul, comme il l’affirme.