Elle a d'abord accepté de parler. Et puis elle a tout de suite pleuré. Ira Katashvili est Ossète. La cinquantaine, mais paraissant bien plus, cette veuve du bourg de Sakasheti, toute vêtue de noir, a posé son seau rempli de pommes fraîchement cueillies. Il y a deux mois, la Géorgie lançait une offensive militaire pour reprendre le contrôle de l'Ossétie du Sud indépendantiste, provoquant une riposte militaire de la Russie. Les nouvelles de son fils, engagé dans l'armée géorgienne puis aspiré dans la débâcle du mois d'août, sont devenues épisodiques. Son frère, resté en Ossétie du Sud, s'est contenté d'un mot lapidaire, transmis par l'un des rares taxis collectifs autorisés à franchir la «frontière»: «Il m'a dit de rester ici. Et d'être patiente, très patiente...».

Tout autour, les villageoises géorgiennes affairées à la cueillette baissent la tête. Trente-sept années qu'Ira vit là. Une vie passée entre les vergers, où les arbres croulent cette saison sous les fruits non récoltés, et Tskhinvali, la capitale voisine de l'Ossétie du Sud. Une vie brisée par ce barrage installé au bout de la route d'Ergneti. D'un côté, un peloton de militaires géorgiens surarmés, arrivés le matin même, des fusils M16 américains flambant neufs à la main, au volant d'un pick-up Toyota kaki sans égratignure. De l'autre, une escouade de paramilitaires ossètes en uniformes dépareillés, bardés de chargeurs pour leurs kalachnikovs posées sur les plots de béton anti-tanks. Entre les deux: 500 mètres de no man's land. Sans barbelés. Sans mines. Mais sous la surveillance constante de l'armée russe, dissimulée en retrait.

«Ils sont partis dans la soirée, témoigne Pauta Mogelashvili, l'un des propriétaires du verger de Sakasheti. Un officier est venu. Ils ont plié leur barda...» Ils? Ces soldats russes sur lesquels les avis diffèrent d'un village à l'autre. Dans ces zones «tampons» vidées d'un bon nombre de familles géorgiennes parties se réfugier dans les camps proches de la ville de Gori, Moscou avait installé des «checkpoints». La finalisation de leur évacuation, mercredi soir, a donc été conforme à l'accord Sarkozy-Medvedev du 8 septembre.

Leur rôle, en revanche, n'a pas partout été celui d'une armée d'occupation. «Ils nous ont protégés des maraudeurs ossètes, poursuit l'exploitant agricole. Ils ont agi comme des soldats de la paix.» Un milicien géorgien s'insurge: «La vérité est qu'ils nous tiennent toujours dans leur viseur. Un de nos hommes est récemment tombé sous les balles d'un sniper. Je suis sûr qu'il était russe.»

Coup d'œil sur la «frontière»: en contrebas, les immeubles de Tskhinvali parsèment les collines tels des dominos. L'usine de la ville a l'air de fonctionner. Les quatre mille soldats laissés par la Russie en Ossétie du Sud sont une épine plantée pour longtemps dans le cœur du pays. S'ensuit un ballet bien rodé. Il est midi et, pour la deuxième fois de la matinée, un convoi de la mission européenne de surveillance du cessez-le-feu fait halte. Officiellement, cette mission de 220 observateurs est civile. Ceux que nous voyons circulent en véhicules blindés et en treillis. Les observateurs de l'OSCE en bérets jaunes sont, eux, passés juste avant. Le temps de briefer un conseiller du président géorgien venu inspecter cette zone libérée «à l'américaine»: convoi de 4x4 noirs remplis de cerbères à crânes chauves et lunettes de soleil.

Du passage de l'armée russe subsistent des squelettes. Deux véhicules militaires géorgiens carbonisés sur le bas coté. Deux maisons déchiquetées par un obus. Une cargaison de munitions non explosées que l'ONG britannique Halo Trust a commencé à traiter. Et une angoisse distillée par les hommes, seuls dans les rues, assis à ne rien faire. «Dès que la nuit tombe, les bandits ossètes descendent. La police en a encore arrêté deux hier», rumine un vieillard. Ivane Assanidze, le chef d'un village voisin, a bien plus peur pour le long terme: «Toutes nos pommes étaient exportées vers la Russie. Si la frontière ne rouvre pas, on va pourrir ici. Comme nos fruits.»

Les femmes, dans les champs, n'ont pas bronché. Les cagettes de pommes s'entassent. «Sans l'aide alimentaire, on ne tiendrait pas», explique une mère de famille en montrant des sacs de farine du Programme alimentaire mondial. L'ONU affirme nourrir 13000 personnes dans cette zone où les maisons vides sont légion. Ira, la paysanne ossète, en fait partie. Sans illusions. La guerre éclair du mois d'août a fait exploser sa famille. Et ce qui lui restait d'espoir: «Observateurs européens ou pas, je sais que c'est fini, dit-elle. Je ne retournerai plus à Tskhinvali.»