pauvreté

Les oubliés de San Francisco

Près de 7500 sans-abri vivent dans les rues de San Francisco, pourtant réputée pour sa richesse. Beaucoup souffrent de problèmes psychiques ou d’addictions. Les autorités peinent à trouver des solutions

Le Temps vous propose une opération très spéciale ces jours en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes et photographes parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

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Tenderloin. Dans un restaurant, le mot évoque un filet de bœuf bien juteux que l’on s’imagine manger goulûment accompagné d’un bon verre de vin. A San Francisco, c’est le quartier le plus glauque de la ville, où les sans-abri errent comme des zombies, défèquent dans les rues ou se piquent à la vue de tous. «Par ici, c’est le marché du crack et de l’héroïne», souligne Tracey Helton, en nous emmenant un peu plus bas, au sud de Market Street. Sur une chaise roulante, un Afro-Américain, casque de boxeur sur la tête, se déplace en marche arrière, l’air hagard. Un peu plus loin, trois types titubants se battent.

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«Ceux que je connaissais sont morts»

Tracey Helton connaît la rue de près. Elle y a tout fait: du deal, de la prostitution, des trafics de tous genres. Elle s’y droguait aussi, entre deux séjours en prison. Elle a vécu comme une loque et a vu à plusieurs reprises la mort de près. Tracey Helton, toujours sur ses gardes, préférait ne pas dormir la nuit, pour échapper aux violences. Tirée d’affaire, elle travaille aujourd’hui dans le domaine de la santé publique. Et si elle n’a plus tellement de contacts avec des homeless, c’est pour une raison bien simple: «La plupart de ceux que je connaissais sont morts.»

Elle pointe du doigt trois hommes BCBG, un badge autour du cou. Des participants au grand raout Dreamforce organisé par le milliardaire Marc Benioff, le patron de Salesforce, une société spécialisée dans les logiciels. «C’est ça San Francisco. Il y a les riches, qui travaillent dans la Silicon Valley et font exploser les prix des logements, et ceux qui, expulsés de leurs appartements, se retrouvent à la rue. Ici, les gens continuent de mourir dans les rues. Regardez ces immenses commerces, vides: les gens ne veulent plus s’installer dans ce quartier, c’est trop glauque.»

C’est tout le paradoxe de Tenderloin et des quartiers adjacents: dans la rue, des scènes de désolation difficiles à masquer, où il n’est pas rare de tomber sur un SDF étalé de tout son long sur le trottoir, la joue comme collée au bitume; et, au même endroit, les bureaux de certaines entreprises de tech qui ont malgré tout choisi de s’y installer. A l’image de Twitter. Tracey Helton, on l’aura compris, n’aime pas ces entreprises. «Twitter a une immense cafétéria gratuite pour les employés. Ces gens ne font même pas marcher l’économie locale!»

Trottoirs remplis d'excréments

Dreamforce a changé le visage de San Francisco le temps d’une semaine. Dans les rues, les policiers sont plus présents, les homeless davantage dispersés. «Vous voyez ce trottoir sur lequel nous marchons? Il y a normalement plein d’excréments humains. Cela vient probablement d’être nettoyé à cause de la conférence.» Tracey Helton parle de manière speed et ne regarde que rarement ses interlocuteurs dans les yeux. «Là, un pipi. De femme. Parce qu’il y a du papier.»

Près du Civic Center, un policier toise une femme. Adossée à une fontaine, elle a le pubis à l’air et tente de se piquer. Elle se déplace, en râlant. «San Francisco est une des villes les plus accueillantes pour les homeless, glisse le policier. J’essaie juste de faire en sorte qu’ils ne se droguent pas dans la rue.»

Près de 20% sous le seuil de pauvreté

Le Golden State n’a jamais aussi mal porté son nom. Bien sûr, l’argent y coule à flots, l’économie est y florissante et les noms de Hollywood et Silicon Valley provoquent des étincelles. Mais, selon les derniers chiffres du Bureau du recensement national, 19% des Californiens vivent sous le seuil de pauvreté. C’est l’un des taux les plus élevés du pays. En cause: les prix des logements qui augmentent – le prix médian d’une maison est de 1,3 million de dollars – et la bureaucratie excessive. Des ONG, à l’image du groupe anarchiste Food not Bombs, ont dû se battre contre les autorités pour distribuer de la nourriture sur l’espace public.

La Californie regroupe 12% de la population des Etats-Unis, mais elle accueille 20% des homeless. A San Francisco, ils sont près de 7500, avec uniquement 1203 places dans des abris officiels pour des adultes, où ils peuvent séjourner trois mois d’affilée. Leur population a augmenté de près de 8% en dix ans. Les autorités ont pour priorité de faire disparaître les campements du centre-ville. Mais sous des bretelles d’autoroute, près de stations de métro, à côté de grandes surfaces, ou à proximité de concessionnaires automobiles, il n’est pas rare de retrouver des tentes ou des vieilles carcasses de voitures qui servent d’abris temporaires. Et même en pleine ville, dès la nuit tombée.

Refaire ses papiers d’identité

Jesse sort la tête de sa tente jaune installée sur un trottoir. Elle est originaire du Guatemala. Cela fait un an qu’elle est à la rue, avec son compagnon, Kelly. Elle a des dettes. Elle doit plus de 15 000 dollars aux impôts, explique-t-elle. Mais elle garde le sourire. Kelly est occupé à répondre à des mails. «Il a bientôt un entretien pour un poste de mécanicien chez Tesla. On en aurait vraiment besoin», glisse Jesse, en se coiffant. Deux amis passent, avec un chien qui a très envie de jouer. Des clochards, comme eux. «On préfère rester seuls. Nous avons eu de mauvaises expériences dans les abris et dans les campements. Des vols. Chaque fois, on doit refaire nos papiers d’identité et payer 25 dollars.»

Billie, elle, a choisi ce jour-là de s’installer avec ses affaires à proximité du Civic Center. A quelques mètres, des machinistes s’affairent à monter une scène pour Dreamforce. Elle a 51 ans. Mais accroupie sur son skateboard, elle a le style d’un adolescent: casquette, t-shirt, jeans et Converse blanches immaculées. Ses cheveux coupés court sèchent au soleil. Elle fouille dans son caddie et en tire une pince à ongles. Puis un spray désinfectant pour les chaussures. Elle a étalé, soigneusement pliés et rangés dans des sacs en plastique noir, ses biens autour d’elle. La majeure partie de ce qui constitue son chez-elle est déjà replacé dans son chariot. Le reste attend encore une inspection.

Ce n’est pas parce que je suis à la rue que je suis sale! C’est vital d’être propre. Si tu n’as pas cette discipline, tu perds ta dignité

Billie, 51 ans

S’approcher d’elle, c’est un peu comme si on se permettait d’entrer dans sa salle de bains sans frapper à la porte. On finit par le faire. Et pour engager la conversation, on lui demande quel est l’artiste qui se produira sur place, à quelques mètres d’elle. «Jackson, probablement. Enfin, c’est ce que j’ai entendu», répond-elle en levant brièvement la tête. Elle doit encore couper les ongles de son pied droit. Chaque orteil est manipulé avec soin entre ses doigts cagneux. Silence. Elle reprend en levant la tête. «Pas Michael hein, Janet. Je sais que Michael est mort.»

Billie n’habite pas tout à fait ici. Mais tous les jours, sauf le vendredi et le dimanche, elle va prendre une douche dans un camion affrété à cet effet. «Ce n’est pas parce que je suis à la rue que je suis sale! C’est vital d’être propre. Si tu n’as pas cette discipline, tu perds ta dignité.» Elle s’est retrouvée à la rue parce que sa mère est tombée malade. Billie est accro à l’héroïne. Elle l’était aussi à la cocaïne, mais elle a réussi à s’en défaire. Un jour, elle s’est rendu compte qu’elle n’en voulait plus et a cessé de s’en procurer. «J’ai réalisé que ça me faisait plus d’argent pour des cigarettes ou des bières.»

La moitié de sa vie en prison

L’héroïne, par contre, elle continue. La méthadone n’a pas suffi à l’en dissuader. Sinon, elle fume de l’herbe. Mais ce n’est, à ses yeux, pas une drogue. «Elle pousse de la terre», dit-elle en approchant ses paumes des dalles de béton qui recouvrent le trottoir. «Tu sais, je voudrais être high maintenant. Pour supporter de vivre dans la rue, il faut bien parfois se mettre un peu high.»

Billie doit souvent se battre pour retrouver sa petite place de prédilection pour la nuit. La police passe. Un échange de politesse s’opère. Les agents poursuivent leur chemin. «Ils sont méchants avec moi. L’autre soir, ils ont déchiré ma tente. Si vous n’aviez pas été là, ils m’auraient vite virée d’ici.» Billie a passé près de la moitié de sa vie en prison. «Pour assouvir mon addiction, je volais dans les maisons. Je ne voulais pas me prostituer, ni voler les gens à la sauvette.»

Le matériel dont elle prend soin, ce sont des personnes qui le lui ont offert, dit-elle. Une ceinture en cuir avec un antivol accroché. Des chaussures en peau de mouton retournée. Et trois bouteilles de vin. Plus tard, elle les vendra à des Chinois ou à des Indiens. Billie se lève. Elle doit partir.

Des billets de bus pour quitter la ville

London Breed, la nouvelle maire, s’est donné un an pour supprimer les campements de fortune des sans-abri. Ces situations précaires ne lui sont pas étrangères: elle a une sœur morte d’une overdose et un frère toxicomane en prison. Parmi ses propositions qui créent le débat, celle d’interner les gens à problèmes psychiques et les toxicomanes. Pour leur bien, mais aussi pour l’image de San Francisco. Car cette trop grande visibilité de gens dans la rue commence à affecter le tourisme. Pour London Breed, la tenue de Dreamforce pendant la dernière semaine de septembre était donc du pain bénit. D’autres grandes compagnies ont préféré déserter la ville. Et organiser des congrès ailleurs.

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«Parmi les SDF, beaucoup souffrent de maladies psychiques, mais le fait de vivre dans la rue provoque et exacerbe aussi des maladies mentales comme les troubles de stress post-traumatique, la schizophrénie ou la dépression», confirme Deepa Varma, de l’Association des locataires de San Francisco.

Nombreux problèmes sanitaires

Le «problème» des SDF à San Francisco remonte aux années 1970. Ces dernières décennies, la ville allait jusqu’à leur offrir un billet de bus gratuit, aller simple, pour qu’ils partent s’installer ailleurs. De 2010 à 2017, 20 000 homeless auraient ainsi quitté San Francisco. Mais d’autres viennent s’y installer, attirés par le climat. La forte population de clochards à San Francisco a créé des problèmes sanitaires.

La ville dépense près de 30 millions de dollars par année pour ramasser des excréments humains et des seringues contaminées – environ 400 000 sont distribuées chaque mois. En 2016, raconte le San Francisco Chronicle, 44 000 dénonciations de campements sauvages ou immondices causés par les homeless ont été rapportées au numéro d’urgence 311, contre seulement 6300 en 2011.

Robot déclencheur de polémique

Le 4 septembre, une cour fédérale de San Francisco a confirmé que les villes ne pouvaient pas interdire aux gens de dormir dans les rues ou dans des parcs, si l’ensemble des foyers d’urgence étaient pleins. Le verdict est par contre moins clair à propos des interdictions partielles, comme à San Francisco, où les homeless ne doivent en principe pas camper sur les trottoirs pendant la journée, mais peuvent s’y installer le soir.

Fin 2017, un robot avait semé la zizanie. Il était censé empêcher les sans-abri de s’installer aux abords de la Société protectrice des animaux. Cette façon de nettoyer les trottoirs et de préserver une enseigne avait rapidement déclenché la polémique. Et le petit robot blanc s’est retrouvé au chômage après à peine un mois de travail.

Il regarde son doigt pour le soigner

Ici, en plein centre de San Francisco, où que l’on regarde, on tombe sur des homeless. Un homme, emballé dans une grande couverture de laine, se raconte des histoires, un brin agité. Un peu plus loin, un jeune, torse nu, est accroupi près d’une voiture, le regard dans le vide. Là, une femme dort sur un matelas immaculé, puis se réveille soudain en criant comme si elle était poursuivie par un démon. Dans une rue voisine, une file de nécessiteux s’est formée pour recevoir de la nourriture de la part d’une congrégation religieuse. L’ambiance est tendue. Seul Robert, le cuisinier, est détendu. Et volontiers bavard.

David, lui, a choisi les bords de mer. Vers l’embarcadère, il a installé toutes ses affaires autour d’un banc et d’une petite table en béton. David a des habits crasseux. Il a la braguette grande ouverte, des tresses rastas de travers retenues par une sorte de bandeau élastique doré, et deux chaussures différentes aux pieds. Il se concentre sur la fabrication d’une bague. Un écrou muni de deux vis a été glissé sur son majeur. Il a noué une ficelle autour de son annulaire gangrené. «Il suffit que je regarde mon doigt malade pour qu’il guérisse», explique-t-il, l’œil qui frise. Il joint le geste à la parole. Silence.

Maires désarmés

David se sent «libre». Il est à la rue depuis six ans, et l’a choisi, dit-il. Pour se libérer de sa famille et de ses amis. Il se dit riche, propriétaire de tout ce qu’il y a autour de lui. Est-il philosophe? Fou? Les deux? Il ne paraît pas malheureux dans sa bulle. Il fixe le soleil avec insistance. Et lâche: «Je suis le soleil.» Puis il lance: «Quel diamant dois-je choisir pour cette bague?» avant de raconter qu’il a des poils qui peuvent pousser à l’intérieur de son corps, avec des tiques. David aime donner des significations aux objets. Sa pièce préférée est une écorce de conifère. Il va la chercher. «Regarde, là. Tu vois le visage?» Lui non plus n’aime pas trop les abris.

La question des SDF agite la ville depuis des années et aucun maire n’est vraiment parvenu à améliorer la situation. Il y a deux ans, la rédactrice en chef du San Francisco Chronicle, Audrey Cooper, a participé à un défi original, avec les responsables d’autres médias de la région: ils ont décidé de mettre leurs forces en commun, pour assurer, sur plusieurs jours, une couverture complète de la crise des homeless et faire ainsi pression sur les autorités. Elle a avoué au New York Times avoir été un jour elle-même perturbée et agacée, en passant devant une tente avec sa poussette. Un couple y faisait l’amour, la tente en partie ouverte, avec un pitbull agressif qui montait la garde.

Le mois dernier, il y a encore eu un nombre record d’overdoses à San Francisco

Tracey Helton, ancienne SDF tirée d'affaire

En mai, San Francisco a adopté un nouveau programme visant les homeless toxicomanes: des équipes médicalisées sillonneront les rues pour leur administrer de la naloxone, qui permet de réduire l’état de manque et d’éviter dans une certaine mesure les overdoses. Connue dans la région comme l'«héroïne de l’héroïne», précisément parce qu’elle s’est battue pour rendre la naloxone plus accessible, Tracey Helton touille son porridge dans le petit café de Market Street où elle s’est arrêtée. Lasse, elle lâche: «Le mois dernier, il y a encore eu un nombre record d’overdoses à San Francisco.»

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