«C'est la première fois que je peux dire quelque chose contre le régime. Il y a trois choses que nous avons apprises ici: ne rien voir, ne rien entendre et ne rien dire. Mille cinq cents personnes ont quitté la région depuis l'intifada réprimée dans le sang par Saddam Hussein en mars 1991. J'ai deux frères en Iran et un autre au Brésil. Mon père a disparu pendant la guerre contre l'Iran (de 1980 à 1988, ndlr). Si je suis resté ici, c'est parce que je suis marié, que j'ai des enfants et que je dois m'occuper de ma mère.»

Un groupe d'hommes de tous âges se pressent à l'entrée du bâtiment de l'ancienne autorité portuaire du port d'Oum Qasr, là où les militaires britanniques ont installé leur quartier général pour les «Affaires civiles». Un professeur irakien, Najim Abed, traduit pour le major Angus Henderson les doléances des uns et des autres. «Vous devez nous apporter un sentiment de sécurité et nous vous soutiendrons dans tous les domaines», assure un vieux chef enturbanné. «Je suis là pour vous aider, répond le major britannique, restaurer l'eau et l'électricité et faire en sorte que les gens puissent retourner au travail. Je ne suis pas responsable de l'aspect sécurité mais je ferai passer le message. Notre priorité, c'est de rétablir l'eau. L'aide humanitaire arrive aujourd'hui par bateau. La distribution sera assurée par des personnalités locales et ira aux plus démunis. Le colonel Cox est responsable militaire de la ville, mais c'est un conseil civil qui gérera les affaires de la cité.»

A Oum Qasr, le seul port irakien en eaux profondes situé au bord de l'estuaire du Khor Abd Allah, au bout d'une lande sèche et désolée, les langues se délient. Un barbu en jeans se précipite sur un journaliste occidental pour lui expliquer, enfermé dans une voiture à l'abri des oreilles indiscrètes, qu'il est un opposant au régime. Il exhibe sa carte de membre de la fédération irakienne d'haltérophilie dont le président n'est autre que Oudaï, le fils aîné de Saddam. «Tous les chiites soutiennent le parti Dawa», explique-t-il en désignant du doigt les «agents» qui tentent de se mêler à la conversation. Un autre demande à se servir du téléphone satellite pour appeler un parent au Danemark. Des gamins en haillons réclament de l'eau et de la nourriture. La femme d'un responsable du parti Baas demande la libération de son mari.

«Les gens ont toujours un peu peur et se méfient les uns des autres», affirme Najim Abed. «En 1991, le sud de l'Irak s'était soulevé contre le régime, encouragé par les Etats-Unis, et Saddam Hussein avait fini par nous réprimer dans le sang. Les gens ont peur que l'histoire ne se répète. Pour ma part, je suis certain que Saddam Hussein va être renversé et je souhaite qu'il soit pendu.»

Ces derniers jours, les patrouilles des Royal Marines britanniques ont peu à peu réussi à réduire la capacité de nuisance d'une poignée de responsables du parti Baas qui se cachaient dans les maisons et continuaient à terroriser la population. Une cache d'armes a été découverte dans une école et la maison d'un responsable a été détruite. «Comprenez bien, poursuit Najim Abed, la plupart des gens ici sont des membres du parti! C'était nécessaire pour avoir un emploi. Les soldats de l'armée régulière n'ont résisté qu'une demi-heure dans le port. Ils se sont repliés dans la ville et la plupart ont fini par regagner leur famille en tenue civile.» Selon des habitants, la majorité des responsables du parti se sont rapidement enfuis avec des ambulances à Al-Zubayr, au sud-ouest de Bassorah. Quelques-uns, moins d'une dizaine, sont restés cachés dans les maisons. «La nuit, ils changent d'endroit raconte l'un de ces habitants. Moi-même, j'ai envoyé ma femme et mes six enfants à Bassorah chez mes parents en pensant qu'ils seraient plus en sécurité. Aujourd'hui, ils sont en danger et je n'arrive pas à les joindre au téléphone.»

A l'hôpital d'Oum Qasr, le docteur Mohammed Al-Mansoury vient de rédiger un rapport à l'attention de l'agence américaine pour le développement international (USAID). Celui-ci fait l'inventaire des besoins à court, moyen et long terme. «Les affrontements ont fait 30 blessés, 25 civils et cinq soldats. A ma connaissance, il y a eu cinq morts dont un soldat et quatre civils. Ici, les gens se plaignent tout le temps. Cet hôpital existe depuis 1971 et n'a pas cessé de fonctionner depuis le début des hostilités. Nous avons un générateur et trois mois de stock de médicaments. Les gens ont commencé à faire des provisions deux jours avant l'intervention. Le gouvernement avait distribué l'équivalent de six mois de produits de première nécessité. L'urgence, c'est de rétablir l'eau et l'électricité.»

Mohammed Al-Mansoury fait visiter la chambre où se trouve Ali Walli, 55 ans, blessé à la cuisse par l'éclat d'une rocket tombée sur sa maison. «Tout le monde souhaite la fin du régime de Saddam Hussein. Personne n'aime voir des étrangers envahir son pays, mais si c'est pour nous libérer, nous sommes d'accord. Les sociétés étrangères veulent venir ici pour gagner de l'argent et c'est normal. Même si nous ne recevons que 50% de l'argent de notre pétrole, ce serait mieux qu'aujourd'hui.»

Déjà, les notables ou apprentis notables anticipent le vent qui tourne et se pressent autour de leurs occupants galonnés pour obtenir une faveur ou maintenir une position d'influence. «La priorité ici, c'est l'argent. Les gens n'ont pas de travail et ils ne peuvent rien acheter», explique Luay, 33 ans, ingénieur civil. «Aujourd'hui, je suis heureux d'être libre, de pouvoir parler et de marcher. Mais je suis aussi fatigué de ce pays. S'il n'y a pas de changement, je partirai. Il n'y a aucune raison de continuer à vivre dans cet enfer.»