Il y a dix ans, la décision a eu l’effet d’une bombe. Zurich choisissait d’enseigner l’anglais comme première langue étrangère en primaire, avant le français. Les réactions n’ont pas tardé du côté des Romands, fortement irrités. De quel droit se permettait-on de snober ainsi une ­langue nationale qui plus est représentée par quelque 40 000 personnes dans le canton. La colère n’a pas empêché la plupart des cantons alémaniques, à l’exception de ceux bilingues ou limitrophes avec la Suisse romande, de suivre la locomotive zurichoise.

Une décennie plus tard, le français a encore pignon sur rue en terre alémanique, notamment dans les villes de Bâle et Zurich où l’offre culturelle francophone est encore fournie. Mais il faut souvent l’engagement de passionnés pour assurer sa représentation, à l’image du Festival de chanson française Padam Padam.

Mais en matière de communication, l’anglais s’impose comme roue de secours idéale. Même à Bâle, ville frontalière par excellence, il s’entend de plus en plus, notamment en raison des industries pharmaceutiques qui en ont fait leur langue reine.

Quoi qu’il en soit, le choix scolaire a-t-il signifié un tournant dans la réception du français? «L’intérêt porté à cette langue est nettement inférieur à ce que nous avons vécu avec la génération précédente», juge Giuseppe Manno, professeur de didactique à la Haute Ecole pédagogique du Nord-Ouest et auteur d’études sur la question. Pourtant il refuse d’être alarmiste. «Tout d’abord il ne faudrait pas généraliser. En Suisse, le rapport à la langue est très différent selon les régions. De plus, le choix de commencer avec l’anglais s’est accompagné d’une réforme des méthodes d’enseignement des langues. De ce fait, on travaille à briser l’image d’une langue inaccessible et difficile longtemps collée au français. On veut rendre cette langue «plus attrayante» et influencer sa réception future. C’est plus profitable que de vouloir à tout prix établir une concurrence avec l’anglais», continue le professeur.

Expression de cet intérêt, l’initiative exigeant qu’une seule langue étrangère soit enseignée en primaire – ce qui aurait banni le français – n’a pas fait long feu dans les cantons consultés ces dernières années. Et depuis cet automne le français dispose d’une faveur zurichoise: une maturité bilingue français-allemand est proposée dans deux écoles (la maturité allemand-anglais existe, elle, depuis 2001). Les inscriptions n’ont pas tardé et leur nombre, même modeste (37), a dépassé les attentes.

N’empêche, langue nationale ou pas, la francophonie et son sommet sont boudés dans les médias alémaniques. Là aussi le signe d’une distance, voire d’un mépris insurmontable? «En Suisse alémanique, le regard sur la France politique et économique est plutôt sévère. Les règles du jeu paraissent parfois éloignées de nos propres principes et donc pas faciles à comprendre», observe Christian Herzog, ancien CEO de Swiss Re en France et linguiste de formation. «Mais beaucoup de Suisses alémaniques aiment découvrir le patrimoine culturel français. Il y a une réelle curiosité à ce niveau. Et de par son niveau de langue nationale, il est permis de rester optimiste.» Comme pour lui donner raison, le Schauspielhaus de Zurich, encouragé par le consulat de France, a décidé cet automne de relancer une saison français avec trois productions.

Le point de vue est partagé lorsque l’on interroge des représentants de la communauté francophone en Suisse alémanique, dans des associations en majorité françaises. Car à Zurich, les Romands paraissent moins engagés. «Je n’ai jamais rencontré de francophone bafoué par un soi-disant dédain alémanique», estime Claudine Schmid, responsable de l’Union des Français de l’étrange r, qui dispose à Zurich de sa plus importante représentation européenne avec 900 familles. D’ailleurs, la constatation se fait encore, avec ou sans anglais: plutôt que de parler allemand avec un francophone, les Alémaniques qui le peuvent préfèrent exercer leur français.