L'exercice s'annonçait délicat. Pour sa dernière grande allocution devant les fidèles d'entre les fidèles du parti, réunis à Los Angeles pour la Convention démocrate, Bill Clinton ne pouvait rater sa sortie malgré la double nécessité de glorifier son bilan politique sans ravir la vedette à Al Gore, le candidat du parti à la présidentielle à qui il passait le flambeau.

La bête politique n'a pas déçu. Jusque dans la mise en scène de son entrée sur le podium, parodie de celle d'une rock star devant des fans en délire. Alors que les délégués se délectaient encore des images d'une vidéo toute à la gloire des huit années sous présidence démocrate, l'image de Bill Clinton remontant le couloir de l'arrière-scène crevait littéralement l'écran géant à l'intérieur de la salle. La tension était déjà à son comble quand le Comeback Kid d'Arkansas a fait une entrée triomphante, accueilli par des milliers de pancartes arborant un «Merci Monsieur le Président» en lettres blanches sur fond rouge.

Ceux qui doutaient encore de la popularité de Bill Clinton auprès de ses propres troupes auront déchanté. Son pouvoir de galvaniser les foules est demeuré intact jusqu'au bout. Et la controverse sur l'apparente rivalité avec son vice-président a été balayée dès la première phrase: «Il y a quarante ans, Los Angeles propulsait John Kennedy et la Nouvelle Frontière, maintenant Los Angeles, va propulser le premier président du XXIe siècle: Al Gore.» «La presse a exagéré cette histoire, Bill Clinton est notre président et c'est normal qu'il soit là», explique Mitch Ceasar, 46 ans, un avocat de Floride, qui promet que son Etat n'est pas gagné pour les républicains, même s'il est gouverné par Jeb Bush, le frère de George. «Bill et Al forment une équipe, un vrai partenariat, et le président est là pour rappeler tout ce qui a été accompli en huit ans», surenchérit Michael Schell, président du parti pour l'Etat de New York, qui se dit «fier, très fier de ce président, un des meilleurs que l'Amérique ait jamais eus. Sa relation avec les Afro-Américains est réelle, commente, exaltée, Irma Muse Dixon, une Afro-Américaine de 46 ans, de La Nouvelle-Orléans. Et son bilan, regardez son bilan, l'environnement, l'éducation, l'économie, tout va mieux depuis huit ans.»

Depuis des semaines, les démocrates promettaient une convention centrée sur les accomplissements du passé et la nécessité de poursuivre la politique à l'origine d'un tel bilan. Le chef de la Maison-Blanche a pris la peine d'égrener longuement ce qu'il considère comme les succès de ses deux mandats. «Nous traversons la plus longue expansion économique de notre histoire. Plus de 22 millions de nouveaux emplois, le plus bas taux de chômage en trente ans, le plus bas jamais enregistré pour les Hispaniques et les Afro-Américains.» Et de répondre, sans le citer, à une attaque de George Bush: «A ceux qui disent que les progrès de ces huit ans n'étaient que purs accidents, soyons clair: les succès de l'Amérique ne sont pas une question de chance, mais une question de choix.» Et le président de railler les républicains en reprenant à son compte une citation de Harry Truman: «Si vous voulez vivre comme des républicains, vous devez voter pour les démocrates.» La foule ne se contient plus.

«Vous portez-vous mieux aujourd'hui qu'il y a huit ans?» – «Oui, oui», hurlent les délégués, dont certains retiennent mal leurs larmes. «Vous savez, j'ai pu prendre ma retraite à 50 ans grâce à sa politique, explique Jerry Guinn, 57 ans, un ancien ouvrier de General Motors. Nous devons continuer sur sa lancée avec Al Gore, il faut juste qu'il se détende un peu. Qu'il prenne des leçons de danse par exemple», plaisante-

t-il, résumant bien les doutes qui subsistent encore sur la capacité du vice-président à reprendre le flambeau. Sur le fond, il est considéré comme le digne successeur de Clinton, qui maintiendra la prospérité économique. Reste à travailler la forme.

Bill Clinton n'a du reste pas omis de rappeler que les fruits de sa politique revenaient autant à son poulain qu'à lui-même, délaissant le «je» égocentrique pour un «nous» plus inclusif. «Je peux vous le dire personnellement, il [Gore] est un leader fort. (…) Qu'il s'agisse de la réforme de l'assistance sociale, de la protection de l'environnement, d'amener des emplois dans l'Amérique rurale et urbaine, il n'y a pas eu de champion plus fort qu'Al Gore.»

Le grand test pour le vice-président viendra jeudi soir quand il acceptera formellement la nomination de son parti. Dans l'intervalle, Bill Clinton semble avoir rempli sa mission. «Je me sens à nouveau pleine d'énergie, prête à partir en campagne pour Al», explique, jubilante, Marti Sheddon, une militante californienne. Avait-elle des réserves? «Non, c'est pas ça, mais là, il m'a mis le feu.»