Özgecan, le visage des femmes violentées

Turquie Le meurtre d’une étudiante a bouleversé le pays

Les islamistes au pouvoir conseillent aux femmes de rester davantage chez elles

Özgecan Aslan. Ce nom, ce visage de jeune femme encore un peu adolescent, tous les Turcs le connaissent. Tous ont vu, aussi, la photo de son meurtrier et de ses joues qu’Özgecan a griffées quand il tentait de la violer, avant qu’il la poignarde, l’assomme, lui coupe les mains, la brûle et jette son cadavre dans le lit d’une rivière, avec l’aide de son père et d’un de ses amis.

La violence inouïe du meurtre de cette étudiante a submergé la Turquie. Des dizaines de milliers de personnes ont crié «Assez!» dans les rues, réaction inédite pour un meurtre de femme. Depuis ce drame, pourtant, six femmes au moins ont été tuées, 41 depuis le début de l’année, 281 l’an dernier, 1134 en cinq ans. Contrairement à Özgecan, la plupart des victimes connaissaient l’assassin: (ex-) mari ou petit ami dans 66% des cas; un homme de la famille pour 16% d’entre elles.

Ces chiffres ne sont pas officiels. Ils sont compilés par Bianet, un site d’information qui épluche les journaux pour recenser les meurtres et tentatives de meurtre des hommes contre des femmes, les viols, les harcèlements et les coups et blessures. L’Etat n’a publié aucune statistique depuis le tollé de 2009: le Ministère de la justice avait annoncé à l’époque une hausse de 1400% des meurtres sur sept ans. «Je ne cesse de demander des chiffres», déplore Aylin Nazliaka, une députée qui, tous les mois, égrène en conférence de presse les noms des dernières victimes. «Le gouvernement ne veut pas avouer que la hausse continue», en déduit cette élue.

Après le meurtre d’Özgecan, face au choc et à la colère, le premier ministre Ahmet Davutoglu a promis «une campagne massive de mobilisation». Zelal Ayman, militante féministe, n’y croit plus: «En 2012, au moment du vote de la loi de prévention des violences contre les femmes, le premier ministre de l’époque, Recep Tayyip Erdogan, avait parlé d’une loi «révolutionnaire». J’attends toujours la révolution des mentalités.»

Comme souvent, c’est moins la loi que son application qui pèche. Les associations saluent globalement la première et fustigent toutes la seconde. Elles dénoncent ces policiers qui pressent les femmes battues de «se réconcilier» avec leur mari plutôt que d’enregistrer leur plainte et de les protéger. Ces juges qui réduisent la sentence de l’époux meurtrier parce que sa femme l’a «provoqué» en «l’insultant», en «menaçant de le tromper», en «sortant vêtue d’une jupe». Ces juges qui se montrent cléments parce que le tueur ou le violeur s’est «bien comporté à l’audience», qu’il a même «porté une cravate».

«J’ai proposé de refuser toute circonstance atténuante aux meurtriers de femmes. L’amendement n’a pas été adopté par l’AKP [Parti de la justice et du développement]», regrette la députée Aylin Nazliaka, de l’opposition CHP (Parti républicain du peuple). «Les circonstances atténuantes sont inacceptables», martèle pourtant la vice-présidente de la branche féminine de l’AKP à Istanbul, Iffet Polat. «Au-delà des lois, c’est dès l’enfance, à la maison et à l’école, qu’on doit apprendre à respecter les femmes. C’est une affaire d’éducation», insiste cette mère de deux filles, cadre dans le privé.

«Education»: le mot fait bondir Zelal Ayman, responsable du Programme d’éducation aux droits humains des femmes (KIHEP). En dix-sept ans, cette ONG a aidé plus de 12 000 Turques à connaître et faire reconnaître leurs droits. «Tout le monde dit que l’éducation est la clé. Mais où est cette éducation? Est-ce que c’est en dépensant des fonds européens pour donner à des juges une petite heure de formation qu’on sensibilise la justice aux violences envers les femmes?»

Entre 1998 et 2011, KIHEP a travaillé avec l’Etat. Plus de 130 fonctionnaires formaient, pour le compte de l’ONG, des groupes d’une vingtaine de femmes pendant des sessions de quatre mois. «En 2011, le protocole s’est arrêté parce que le gouvernement a créé ses propres programmes dits «d’éducation familiale», c’est-à-dire des cours où l’on apprend aux femmes à être de bonnes mères et de bonnes épouses, parce que c’est ainsi que le pouvoir nous considère. D’ailleurs, c’est en 2011 que le Ministère des femmes et de la famille est devenu le Ministère de la famille et des politiques sociales. La femme s’est dissoute dans la famille», résume Zelal Ayman.

La militante rappelle des propos récents du ministre de la Santé sur «la carrière sacrée de la maternité», que les femmes «doivent mettre au centre de leur vie». Elle cite le président Recep Tayyip Erdogan, assénant que «la femme et l’homme ne peuvent être mis sur un plan d’égalité car c’est contre-nature». Elle s’insurge des termes choisis par le chef de l’Etat pour condamner le meurtre d’Özgecan Aslan: «Allah a confié la femme aux hommes. Je leur dis de la protéger, de ne pas la blesser.»

Iffet Polat, de l’AKP, estime que ce message peut au contraire être efficace: «La religion est une référence importante dans notre société. Quand vous dites que la violence est un péché, les Turcs y sont plus sensibles», plaide-t-elle. «Mais alors qu’on abolisse l’Etat laïc pour un régime théocratique! Qu’on coupe les mains des voleurs!» s’emporte Zelal Ayman, avant de rappeler que «certains hommes tuent leur ex-femme au motif qu’elle leur a été «confiée» à eux seuls».

Les militantes comme Zelal Ayman, bêtes noires du chef de l’Etat, affrontent régulièrement ses foudres. «Pourquoi vise-t-il les féministes?» s’interroge cette semaine la journaliste Barçin Yinanç dans le Hürriyet Daily News: «Parce qu’il utilise son meilleur outil – la polarisation – contre le danger d’une union des femmes conservatrices et libérales.»

Une telle union semble encore loin. Après le meurtre d’Özgecan, en réponse à une campagne sur les réseaux sociaux incitant les femmes à raconter leurs agressions, une éditorialiste du quotidien pro-gouvernemental Yeni Safak a conseillé aux victimes «de la fermer et d’aller voir un médecin».

«Allah a confié la femme aux hommes. Je leur dis de la protéger, de ne pas la blesser»