Le responsable de l’Organisation internationale des migrations (OIM) en Grèce pose le téléphone pour aller chercher les derniers chiffres. Mercredi, seules 55 personnes sont arrivées en zodiac dans les îles grecques en provenance de Turquie. En octobre ou en novembre dernier, au plus fort de l’exil des Syriens vers l’Europe, «ils étaient 10 000 à débarquer chaque jour», se rappelle Daniel Esdras.

La diminution des arrivées en Grèce est sensible depuis le 18 mars dernier et la conclusion de l’accord entre l’Union européenne et la Turquie. Ankara s’est engagée à reprendre tous les boat people partis de ses côtes après le 20 mars. Les patrouilles ont aussi été renforcées en mer Egée. «Il est encore trop tôt pour dire si cet accord aura un effet durable. Avec l’arrivée des beaux jours, la mer est moins dangereuse et les traversées seront plus faciles», poursuit Daniel Esdras.

Les passeurs sont probablement en train de se réorganiser. «Car les gens ne sont pas prêts à payer et risquer leur vie pour finir dans une impasse ou être renvoyés à destination», continue le responsable de l’OIM. L’une des alternatives serait de rejoindre l’Italie, une route maritime autrement plus longue et périlleuse.

Lire également notre édito: Pas de fatalisme face à la crise des migrants

Nouveau naufrage au large de l’Italie

Alors qu’aucun décès n’est à déplorer au mois de mai en mer Egée, du jamais vu depuis plusieurs années, l’hécatombe continue entre la Libye et l’Italie. Mercredi à la mi-journée, la marine italienne avait repêché cinq corps après le naufrage d’une embarcation non loin de la Sicile. Les garde-côtes ont recueilli 550 miraculés et les recherches se poursuivaient pour retrouver d’autres victimes. Entre mardi et mercredi, quelque 5600 personnes ont été secourues au large de la Sicile, selon les autorités italiennes.

Le basculement de la route des Balkans, qui s’est progressivement fermée, vers celle de la Méditerranée centrale n’est pas pour autant vérifié. Les bateaux à destination de l’Italie sont surtout remplis d’Africains, en provenance du Nigeria, de Gambie, de Somalie, de l’Erythrée ou de Côte d’Ivoire. Depuis le début de l’année, 80% des personnes arrivées sur les îles grecques étaient soit des Syriens, des Afghans ou des Irakiens. Pour l’instant, ces derniers sont rares à risquer la traversée vers l’Italie.

«L’Europe ne régulera pas l’arrivée des migrants avec des mesures uniquement répressives. Sinon, le problème ne fera que se déplacer», met en garde Vincent Chetail, directeur du Centre des migrations globales à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID). Il salue la baisse des décès en Méditerranée mais il estime que le lien de cause à effet avec l’accord entre l’UE et la Turquie n’est pas démontré.

«La Turquie n’est pas un pays sûr»

«Cet accord reste fondamentalement discutable, estime Vincent Chetail. Car la Turquie n’est pas un pays sûr. A l’exception des Syriens, et encore, elle renvoie tous les autres réfugiés dans les pays où ils étaient persécutés.»

La semaine dernière, la justice grecque a ainsi donné raison à un Syrien, qui contestait son renvoi vers la Turquie. Cette décision fragilise un peu plus le pacte entre Bruxelles et Ankara. Le président turc Recep Tayyip Erdogan, quant à lui, menace de suspendre l’accord et de rouvrir les vannes vers l’Europe. Les discussions butent sur l’assouplissement de l’octroi des visas aux Turcs par les Européens.

Selon les chiffres de l’OIM, quelque 56 000 migrants et réfugiés sont toujours bloqués en Grèce. Tous ont déposé une demande d’asile en Grèce, l’une de leur dernière option. Depuis le 20 mars, seuls 500 personnes ont été rapatriées en Turquie.