Proche-Orient

Paix russe dans le Golan syrien

Après l’offensive menée contre les rebelles syriens, la police militaire russe est à l’œuvre en tant que médiatrice entre Damas et Israël. Elle aide aussi l’ONU à reprendre ses missions d’observation

L’armée russe s’affiche fièrement en pacificatrice dans la plaine syrienne bordant le Golan, repassé ces dernières semaines sous le contrôle des forces de Bachar el-Assad. Et ce, autant entre Israël et le pouvoir de Damas qu’entre la population locale et le gouvernement syrien.

Juché sur le toit d’un ancien poste d’observation de l’ONU, le lieutenant-général Sergueï Kouralenko définit sa mission: «Le drapeau russe est le garant de la paix et de la stabilité dans la région.»

Le poste de l’ONU est posé sur le faîte d’El-Kroum, une colline offrant un panorama complet de la vallée bordant le plateau du Golan. Au nord, la crête du mont Hermon délimite la frontière avec le Liban. En suivant sa crête vers l’ouest, on aperçoit deux postes d’observations de l’armée israélienne dominant toute la vallée.

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Fortement endommagé par l’assaut de l’armée régulière syrienne qui l’a repris le mois dernier aux rebelles de Fatah al-Cham, proches d’Al-Qaida, le poste d’El-Kroum servait depuis 1974 à surveiller la zone démilitarisée sur le territoire syrien pour assurer la sécurité d’Israël. Les forces de l’ordre syriennes n’y sont autorisées qu’à condition de ne porter que des armes à feu légères pour des missions de police. S’y ajoute la police militaire russe, chargée de patrouiller en long et en large la zone démilitarisée pour ouvrir la voie à la mission d’observation de l’ONU.

Présence temporaire

«Toute la DMZ (zone démilitarisée) est sous notre contrôle jusqu’au point sud, qui vient tout juste d’être repris lundi, poursuit le lieutenant-général Kouralenko. Nous inspectons tous les itinéraires des patrouilles de l’ONU, qui sont très contents de notre travail.» Lors de cette visite, organisée par Moscou et à laquelle ont participé des dizaines de journalistes, aucun représentant de l’ONU n’était sur place pour confirmer ses dires.

Israël abat nos avions et nous avons dû nous contenter de l’infanterie pour déloger les terroristes

Un militaire syrien

Le militaire russe détaille les étapes de la «sécurisation»: «D’abord, les sapeurs syriens doivent désamorcer les mines, ensuite vient la police militaire russe, et enfin seulement les patrouilles de l’ONU peuvent reprendre. Pour l’instant seuls quatre itinéraires sont rouverts, la décision pour les autres sera bientôt prise par le siège de l’ONU à New York.»

L’armée russe dit former une centaine de démineurs syriens pour sécuriser la zone. «Les mines sont aujourd’hui le seul danger dans la DMZ», assure Kouralenko. Il précise que la présence de la police militaire russe est «temporaire». «Nous partirons quand l’ONU nous le demandera.» Car, en principe, elle doit rester hors de la DMZ. Les postes russes sont positionnés face à ceux de l’ONU mais en deçà de la ligne dite «bravo» [limite orientale de la DMZ]. Quatre postes fonctionnent à présent et les Russes en prévoient huit à terme.

Ville fantôme

Plus bas, dans la vallée, à un jet de pierre de la frontière israélienne, la petite ville d’Al-Ahmadiyah a été largement détruite avant sa conquête par l’armée régulière syrienne et ses alliés. La police militaire russe n’autorise pas à pénétrer dans cette ville, qui semble entièrement désertée. Depuis le pont détruit donnant accès à Al-Ahmadiyah, on aperçoit le dôme crevé de la mosquée. Un militaire syrien, qui refuse d’être nommé, assure au Temps que les combats avec les islamistes de Fatah al-Cham ont été très violents et que ces derniers avaient formé une brigade de kamikazes. «Nous les avons délogés sans négociations.»

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En revanche, des pourparlers semblent avoir eu lieu avec le puissant voisin israélien, dont le poste avancé fut aux premières loges pour observer les combats. «Israël abat nos avions et nous avons dû nous contenter de l’infanterie pour déloger les terroristes», prétend le militaire syrien. Il suggère que Russes et Américains ont servi d’intermédiaires auprès d’Israël pour que l’armée régulière puisse utiliser son artillerie contre les rebelles positionnés dans Al-Ahmadiyah. «C’est humiliant pour nous de demander aux occupants israéliens l’autorisation de libérer notre territoire.»

Observant son village natal avec un groupe d’amis depuis le pont détruit, Hamid Khalifa, 59 ans, confie ses pensées à travers le filtre d’un interprète assermenté par le gouvernement. «Je suis certain que la paix s’est durablement installée ici», déclare ce sunnite en habit traditionnel. Il explique que sa maison a été partiellement détruite dans les combats et qu’il compte sur le gouvernement pour l’aider à la reconstruire. «Je sais qu’il va d’abord s’occuper de l’infrastructure, et seulement ensuite évaluer mon cas particulier. Je pense que j’aurai une aide, mais pour l’instant je ne sais pas», soupire-t-il. Eleveur de moutons et maraîcher, il raconte avoir vécu cinq années «sous l’occupation de bandes armées».

Famille kidnappée

Vêtu de la même tunique traditionnelle et également fermier, Abdo Ishaal, 68 ans, vient tout juste de découvrir que sa maison a été détruite, dans un hameau proche d’Al-Ahmadiyah. «Je suis arrivé ce matin de Damas par un bus affrété par le gouvernement. Je vis depuis cinq ans dans la capitale, où je me suis installé pour fuir les combats». Abdo Mishaal dit vivre aujourd’hui d’une retraite versée par le gouvernement, pour qui il a longtemps travaillé comme jardinier municipal. Ce soir, il rentrera à Damas. «Dieu seul sait si je pourrai reconstruire ma maison», lâche-t-il en souriant.

Son expression change quand il est interrogé sur le sort de ses proches. «La moitié de ma famille a été kidnappée [par les rebelles] et je n’ai aucune nouvelle d’eux depuis. Je ne sais ni où ils sont ni s’ils sont vivants.» Une réponse peut-être dictée par le désir de ne pas attirer les soupçons des services de sécurité syriens, qui passent au peigne fin les territoires reconquis.

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