Une madrasa, c'est une école coranique. Au Pakistan, elles se multiplient et participent à la propagation de l'esprit du djihad, la guerre sainte. De la madrasa de campagne destinée aux enfants des villages aux grandes universités islamiques, il y en aurait plus de 30 000, dont 8000 officiellement reconnues par l'Etat. Sur la route de Peshawar, à deux heures de la frontière afghane, 2500 étudiants suivent l'enseignement de Darul Uloon Haqqania, l'une des plus grandes et des plus réputées des madrasas du Pakistan, la deuxième de toute l'Asie. On la connaît surtout comme l'école des talibans, 15 000 étudiants afghans sont passés par-là depuis sa création. A sa tête aujourd'hui, le religieux moula Sami-ul-Haq. Son père, Abdu, avait fondé l'école en 1947, après la partition. A l'époque, il s'agissait de remettre sur pied le système d'éducation islamique détruit par les Anglais. Aujourd'hui, c'est une université fréquentée pour moitié par des Pakistanais et pour l'autre par des étudiants d'Afghanistan et des pays d'Asie centrale…

Le moula Sami-ul-Haq est aussi un leader politique. Il dirige le parti islamique Jamiat-e-ulma-e-Islam, mouvement minoritaire mais influent par sa doctrine Dehobandi (celle des talibans) et par l'organisation de ses cadres. Les partis religieux comptent pour 5% au parlement pakistanais, mais leur emprise grandissante sur la société pakistanaise leur vaut concessions et jeu de séduction politiques du gouvernement de Nawaz Sharif. Manifestations, grèves, entraves à la vie publique sont des armes quotidiennes utilisées par les mouvements religieux qui trouvent dans les madrasas un réservoir d'activistes. Il y a deux ans, Karachi, la capitale économique du pays avait été entièrement paralysée par les étudiants des écoles. En février dernier, les étudiants étaient aussi dans la rue pour protester contre la visite du président indien Atal Behari Vajpayee à l'appel du parti de Sami-ul-Haq.

Derrière la maison de Sami-ul-Haq, s'étendent les 80 hectares de terrain réservés à la madrasa. A l'intérieur, un univers d'hommes où la femme ne peut apparaître que voilée. Les étudiants sont regroupés par chambrées en fonction des origines. Dans la section réservée aux garçons originaires des pays de l'ex-URSS, une porte s'entrebâille et Amdullah, originaire du Tadjikistan, arrivé à l'âge de 19 ans à la madrasa, se raconte prudemment: «J'ai le sentiment d'être devenu un meilleur être humain. Je comprends le Coran. La discipline est stricte», dit-il après six ans de pensionnat, sans une visite à sa famille. Au retour au pays, il va se marier et devenir instituteur. Amdullah, comme les autres, a appris l'histoire et la géographie islamiques, les lois religieuses, la logique et les sciences à l'époque de Mohammed, le saint Coran et l'arabe. Il s'est nourri de récits de guerre, celles de Bosnie, de Tchétchénie, d'Afghanistan ou du Cachemire. Des combattants étudiants sont régulièrement invités, et évoquent leurs faits d'armes sur les champs de bataille. En général, les enfants entrent à l'âge de 6 ans pour en ressortir dix ans plus tard, marqués à vie.

Après leurs études, la majorité des étudiants retourne à la vie civile mais participe au noyautage des secteurs d'activités clés: armée, administration, presse…

L'enseignement entièrement gratuit de la madrasa de Darul Uloon Haqqania n'est financé que par les donations (230 000 dollars par an). En effet, l'école publique est à l'image de l'Etat pakistanais, en perdition: 80% de la population est analphabète. Pour résumer le no man's land de l'éducation gouvernementale, il n'y a pas de meilleur exemple que celui des écoles fictives, ces établissements qui n'existent pas, sauf sur les papiers destinés à obtenir des subventions. Rien d'étonnant à ce que les madrasas tissent plus que jamais leur réseau et qu'une radicalisation religieuse de la société, à la mode de Kaboul, puisse devenir une menace sérieuse dans les cinq années à venir.