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Au Pakistan, une victoire historique qui émerge d’un brouillard électoral

Le parti d’Imran Khan, ancien champion de cricket, arrive en tête du scrutin législatif. Une victoire entachée par des soupçons de fraudes et de manipulations

Il n’a pas attendu la tombée de tous les résultats officiels pour proclamer sa victoire. Coupant court à des soupçons de fraudes et d’interférences de l’armée dans le scrutin législatif tenu la veille, Imran Khan a promis mercredi un «nouveau Pakistan» à ses 207 millions de concitoyens. Solennellement attablé entre le drapeau national du «Pays des purs» et celui de son Mouvement du Pakistan pour la justice (PTI), l’homme qui est en passe de devenir premier ministre crée l’histoire. Imran Khan incarne «le changement» dont rêve une génération de Pakistanais désenchantés par les familles politiciennes au pouvoir. Lui jure «de diriger le pays comme cela n’a jamais été fait par le passé».

En tête du scrutin devant les forces rivales traditionnelles, Imran Khan sacre un parcours hors du commun. Après vingt ans consacrés à une carrière d’athlète légendaire dans les paillettes de la jet-set, il en a donné vingt autres au combat politique, brandissant avec charisme l’étendard anti-corruption et les valeurs d’un homme dévot et assagi. Et s’il parvient à former une coalition pour réunir les 137 sièges requis, il s’offrira le Pakistan en terrain de jeu.

Une fragile transition

Pourtant, la controverse ternit la teneur du scrutin législatif et la victoire spectaculaire de cet homme fort. Les griefs, émis sans pour autant avoir été prouvés, sont lourds: interférence en sous-main de l’armée pour favoriser le parti d’Imran Khan, pressions sur les médias indépendants durant la campagne et, enfin, fraudes électorales durant le scrutin. Pour en rajouter, l’annonce des résultats a cafouillé et s’est empêtrée, prenant un énorme retard.

Dans la rue, c’est pourtant la démocratie qui est célébrée. Le Pakistan, qui a encaissé les coups d’Etat militaires, vit aujourd’hui la fragile transition d’un gouvernement civil. Sous haute sécurité, les électeurs se sont déplacés dans les 85 000 bureaux de vote. Ils ont défié la violence, alors que 31 personnes ont été tuées aux premières heures du scrutin, à Quetta dans le Baluchistan, après d’autres attaques sanglantes perpétrées durant la campagne. Les chaînes d’information ont notamment loué le courage de femmes votant pour la première fois dans les régions conservatrices.

Mercredi, les queues des femmes, aux tuniques multicolores contrastant avec les salwar-kameez des hommes, n’étaient en effet pas en reste devant les bureaux de vote de Lahore, la capitale du Penjab. «C’est un grand jour pour notre pays!» s’est enthousiasmée Farah, venue avec sa fille et sa belle-fille. A la nuit tombée, les voitures ont paradé avec les drapeaux vert et rouge du PTI, dans la liesse des partisans. «Nawaz Sharif, voleur!» scandaient-ils, au nez des militants du parti rival de la Ligue musulmane (PML-N) représentée par Shahbaz Sharif, frère de l’ancien premier ministre Nawaz Sharif, qui a été emprisonné ce mois-ci pour corruption. Les législatives étant doublées d’élections provinciales où le PMl-N a eu quelques succès, tout le monde a crié victoire un peu vite, dans une joyeuse confusion.

Un scrutin «scandaleux»

Mais le lendemain, dans les quartiers généraux des partis en déroute, c’est un appel à l’outrage. Mauvais perdants? Le clan Sharif avait déjà alerté sur l’interférence militaire visant à réprimer un pouvoir civil fort. Il dénonce aujourd’hui des «fraudes flagrantes» au cours du scrutin et a annoncé qu’il «rejetait les résultats». «C’était la campagne la plus sale de l’histoire», a lâché Shahbaz Sharif. Le chef du Parti du peuple pakistanais (PPP), Bilawal Bhutto-Zardari, a surenchéri en qualifiant «d’inexcusable et de scandaleux» le déroulement de l’élection. La Commission des droits de l’homme du Pakistan avait déjà observé «de nombreux motifs de douter de la légitimité» des élections. «L’armée a aidé à soutenir Imran Khan pour les élections, concède Jameeel Ahmed, un électeur de 28 ans, mais elle favorise un parti à chaque élection.»

«Le pouvoir militaire est une institution très importante au Pakistan, mais de là à dire qu’il aurait manipulé le processus électoral… estime Huma Baqai, spécialiste des relations internationales à Karachi. Il y a peut-être préférence, mais pas manipulation.» Sous le couvert de l’anonymat, de nombreux journalistes admettent cependant que les pressions d’autocensure ont été extrêmement fortes.

Mais le Pakistan veut faire bonne figure. Selon la commission électorale pakistanaise, les retards des résultats, qui alimentent les soupçons de fraudes, sont dus aux «problèmes techniques» d’un nouveau logiciel. «Ces élections sont à 100% justes et transparentes», a-t-elle affirmé. Imran Khan a aussi estimé qu’elles «ont été les plus propres de l’histoire du Pakistan» et a proposé d’ouvrir des enquêtes sur les malversations présumées. «La nation a gagné le défi de la démocratie», assure encore l’analyste et avocat Ali Zafar.

Ce scrutin amènera-t-il le Pakistan vers la réconciliation politique ou vers l’instabilité? Si, selon le quotidien The Dawn, «le succès du PTI ouvre une nouvelle ère pour le Pakistan», le climat post-électoral risque néanmoins d’être tendu.

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