Dans les allées du pouvoir (4/5)

Le palais de l’Elysée ou le mythe de la caserne

La demeure des présidents de la République se trouve au cœur de Paris, et pourtant le public est tenu à distance. Loin du tumulte, ce lieu de pouvoir grouille de vie. Il rassemble une armée de militaires et de collaborateurs. Une ruche humaine qui résiste aux assauts du temps, aux soubresauts de l’histoire

Cette semaine, «Le Temps» part à la découverte de ces lieux de pouvoir emblématiques où sont prises les grandes décisions d'aujourd'hui.

Episodes précédents:

Seul le ballet des voitures rompt le silence autour de l’édifice. Arme à la ceinture, des policiers barrent la rue du Faubourg-Saint-Honoré, tandis que des journalistes travaillent sur un morceau de trottoir. Le palais de l’Elysée est un lieu de pouvoir à l’abri des regards. Tout, dans sa conception, est pensé pour tenir le public à distance. De hauts murs encadrent l’hôtel d’Evreux et ses annexes, de solides barrières encerclent l’édifice, de grands arbres masquent la vue sur le jardin et des caméras de surveillance scrutent les alentours. N’a-t-on pas coutume de l’appeler «le Château»?

La cour d’honneur, également sous bonne garde, se dévoile légèrement derrière une lourde grille. Des silhouettes encravatées campent dans le vestibule d’honneur, lieu où trône la sculpture en marbre blanc Hommage à la révolution de 1789. «Même si le bâtiment se trouve au cœur de Paris, on n’entend pas les bruits de la ville. On a l’impression d’être assez isolé du reste de la population», se souvient Gaspard Gantzer, ancien conseiller en communication du président socialiste François Hollande.

Les prestigieux locataires du palais ont dit leur angoisse de gouverner dans ce lieu fermé. Jusqu’à comparer l’édifice à une prison. Georges Pompidou confiait son «vertige à ne capter aucun bruit de la ville si proche», quand Raymond Poincaré – président de 1913 à 1920 – parlait de «la maison des morts», celle de Dostoïevski qui situait son récit dans un bagne en Sibérie. Une froide entrée en matière.

Maison militaire

«Ce bâtiment n’est pas le plus majestueux de la République française. Il est concentré sur l’exercice de la fonction présidentielle. L’endroit est peuplé d’une quarantaine de collaborateurs, mais aussi de beaucoup de militaires qui assurent la sécurité du palais, ce qui donne à l’édifice une dimension formelle et très solennelle, une gravité à l’action», expose Gaspard Gantzer. Résultat: impossible de déambuler dans les couloirs sans croiser l’uniforme d’un huissier, membre du personnel chargé d’accueillir les visiteurs dans le strict respect du protocole.

Le président n’échappe pas à cette figure lorsqu’il regagne ses appartements après une journée de labeur. Une ruche humaine qui grignote la vie privée. «Etre chef d’Etat, c’est tomber dans une souricière. Au moins, chez nous, à Colombey, il y a de hauts murs, personne ne nous voit. Mais l’Elysée, c’est une caserne aux portes ouvertes. Ouvertes pour tout le monde, moi excepté. Les gens vont et viennent comme s’ils étaient chez eux», déplorait le général de Gaulle, confidence tirée de l’ouvrage d’Alain Peyrefitte De Gaulle. Certains viennent du bâtiment juste en face, celui du Ministère de l’intérieur.

Du vieil Elysée, la République nouvelle va tirer le meilleur parti possible.

Le père de la Ve République n’appréciait guère l’Elysée. «Un palais entré dans la couronne par la main gauche!» lâchait-il, en référence à la vie intime – plus ou moins ardente – des dirigeants français. La rumeur persistante sur la mort de Félix Faure en témoigne. N’est-il pas décédé dans les bras de sa maîtresse dans le salon d’argent? Cette dernière, Marguerite Steinheil, héritera du surnom de «pompe funèbre». Funeste gauloiserie. Le général de Gaulle fermera les yeux sur ce passé tumultueux.

«Du vieil Elysée, la République nouvelle va donc tirer le meilleur parti possible.» Il en fera un lieu de pouvoir à son image. Cœur de la mise en scène: le salon doré, pièce majestueuse à laquelle on accède en empruntant l’escalier Murat aux palmes de bronze. Il y fait installer un bureau Louis XV en bois de violette à maroquin rouge. Ses successeurs goûteront au privilège d’utiliser ce mobilier prestigieux, sauf Valéry Giscard d’Estaing, qui redoutait un «acte sacrilège», ainsi qu’Emmanuel Macron, qui préfère la sobriété d’un bureau annexe lorsqu’il travaille seul.

Réussites et cicatrices

Le palais de l’Elysée porte les réussites et les cicatrices de l’histoire de France. Il faut remonter au XVIIIe siècle pour trouver les premières traces du bâtiment. Avant d’accueillir les représentants républicains, il a été un cocon royal. Bâti en 1720 pour le comte d’Evreux, l’hôtel particulier a été la demeure de la marquise de Pompadour. La favorite de Louis XV méprisait Versailles.

Cette poudre, c’est l’argent que vous méprisez…

Si elle s’éloigne de la résidence officielle des rois de France, elle ne renonce pas aux fastes. Elle dépense sans compter pour embellir son petit palais. Les Parisiens grincent des dents et un proche confident la met en garde au sujet de la «poudre de perlimpinpin»: «Cette poudre, c’est l’argent que vous méprisez… Tous les hommes obéissent à ceux qui ont cette poudre et s’empressent de les servir.»

Echo amusant de l’histoire: l’expression sera utilisée par Emmanuel Macron face à la présidente du Rassemblement national, Marine Le Pen, lors du débat décisif de la présidentielle de 2017. Cette poudre de perlimpinpin causera du tort au président centriste lorsqu’il décidera de renouveler la vaisselle de l’Elysée et de rénover la salle des fêtes, celle qui accueille la cérémonie d’investiture. «Président des riches!» lâcheront ses opposants, bientôt suivis par une foule de «gilets jaunes». L’époque – toute républicaine – est désormais à la sobriété.

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Décor mouvant

Le décor de l’Elysée est en mouvement permanent. A chaque règne, à chaque mandat, les pièces se métamorphosent. Dans les années 1970, Georges Pompidou fera de la demeure présidentielle une vitrine de l’art français. La décoration est confiée au designer contemporain Pierre Paulin. La salle à manger, qui porte son nom, est couverte d’éléments en polyester moulé et d’un mobilier tapissé d’une matière utilisée dans la construction des cabines de la fusée Apollo, détaille le site de l’Elysée. «Je cherche à ce que tout soit beau – ou du moins, à ce que rien ne soit laid», justifie alors le chef d’Etat dans un long article du Monde.

Les locataires du palais ont modelé la bâtisse – et ses solennités – en fonction de leurs goûts, de leur projet politique mais aussi des remous de leur époque. Comme lorsque Nicolas Sarkozy, pourtant réputé pour son amour des belles choses, décida de supprimer la garden-party du 14 Juillet pour des raisons budgétaires. La crise économique de 2008 a eu raison de cette coutume qui remontait à la marquise de Pompadour.

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Le ténor de la droite a bousculé les petites habitudes du palais en son temps. C’est lui qui gravira le perron de l’Elysée en tenue de sport, couvert de sueur, juste après son investiture en 2007. Il succède au flegmatique Jacques Chirac. Adieu les prises de parole mesurées et rares, bonjour les coups de communication à répétition. Il faut occuper le terrain, donner la cadence médiatique pour ne pas la subir.

«Est-ce que ça sort?»

Les journalistes qui couvrent l’actualité du pouvoir vivent cette bourrasque élyséenne aux premières loges. La salle de presse – pratiquement aussi vieille que la Ve République – offre une vue privilégiée sur la cour d’honneur, au point que les correspondants ont adopté une petite formule pour signaler le moindre mouvement dans le vestibule d’honneur: «Est-ce que ça sort?» Elizabeth Pineau, présidente de l’Association de la presse présidentielle (APP) et ancienne correspondante à l’Elysée pour l’agence Reuters, a observé cette chorégraphie plus ou moins subtile sous quatre présidences.

«On a su avant tout le monde que Nicolas Sarkozy entretenait une relation avec Carla Bruni, glisse-t-elle à la table d’un café. Quelques jours avant l’officialisation dans la presse, nous l’avons vue passer dans la cour d’honneur avec un sac Hermès, toute contente. On se demandait ce qu’elle faisait là. A la question, son conseiller en communication, Franck Louvrier, a répondu par un large sourire. Ils ont voulu qu’on lance la rumeur dans Paris.»

On a su avant tout le monde que Nicolas Sarkozy entretenait une relation avec Carla Bruni.

Nicolas Sarkozy tenait à cette proximité avec les médias. Il décidera la rénovation de la salle de presse, dont la vétusté devenait préoccupante. Son successeur, François Hollande, a également noué un lien étroit avec les professionnels de l’information, jusqu’à les convier à des séances de confidences. «C’était très ouvert, je l’ai souvent vu dans son bureau pour faire des briefs sur une décision ou une crise», ajoute Elizabeth Pineau. Une manie qui irrite Emmanuel Macron. Dès son arrivée au pouvoir, il tente de déménager la salle de presse en dehors du palais, avant de renoncer au projet. Une issue positive, se réjouit la représentante de l’APP. Le contre-pouvoir reste au cœur du pouvoir.

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Sentiment puissant

Quel souvenir garde-t-elle de ce palais? Une atmosphère particulière. «A la nuit tombée, on peut observer les lumières allumées dans les bureaux, là où sont prises des décisions importantes. Le moment le plus fort, c’était au moment des attentats de 2015, le président devait répondre à ce malheur. C’est un sentiment extrêmement puissant, pas loin de la vie et de la mort, comme lorsqu’il faut décider d’envoyer des militaires sauver des otages ou les engager au Mali.»

La journée est rythmée par une série de mesures, de la plus anecdotique à la plus lourde pour le pays. Une armée de conseillers se met au service du président. Cette équipe resserrée est installée sous les combles. Au point d’avoir hérité d’un sobriquet, «les soupentistes». Une trouvaille d’Arnaud Montebourg, ancien ministre socialiste de l’Economie et du Redressement productif, qui n’appréciait guère ces collaborateurs qui «viennent nous expliquer ce que nous, on sait».

Cette matière grise s’active dans de petits espaces bien souvent vétustes, peu adaptés aux méthodes de travail contemporaines. Pour cette raison, mais pas seulement, des voix minoritaires rêvent d’un déménagement. «A l’Elysée, tout est très complexe, que ce soit pour installer un projecteur ou la fibre optique. Résultat, le personnel mise sur la débrouille. Ce qui n’est pas sans risque. A Matignon, il y a eu un début d’incendie provoqué par un court-circuit dans un boîtier électrique», affirme Alexis Buvat, un citoyen habité par son sujet et discret sur ses activités.

Les bâtiments historiques sont un peu comme un uniforme qui oblige son porteur à se tenir droit.

En 2007, ce spécialiste en symbolique politique avait obtenu sa minute de gloire en défendant l’idée d’un déménagement. Saugrenu? Chevalière à l’auriculaire gauche et costume soigné, il déroule son argumentaire. Selon lui, l’Elysée participe à l’isolement du pouvoir. «Au cours de ma carrière, j’ai vu les comportements de chacun dans des lieux feutrés, soumis au poids de l’histoire comme l’Assemblée nationale ou le Sénat. On y trouve des tentures, des dorures, du marbre ou encore de l’acajou. Les bâtiments historiques sont un peu comme un uniforme qui oblige son porteur à se tenir droit.» Et à perdre le sens des réalités?

Interpellé sur la question, Gaspard Gantzer l’admet volontiers. «C’est un vrai problème. Il faudrait soit déménager, soit que le président se rende autant que possible sur le terrain. Mais franchement, il y a bien d’autres choses à faire que de procéder à un déménagement», tempère l’ancien habitué des lieux. Si une telle décision n’a jamais été prise, plusieurs présidents y ont songé. Ce fut le cas du général de Gaulle, qui lorgnait du côté du château de Vincennes, ou de Nicolas Sarkozy, qui s’intéressait à l’hôtel des Invalides. L’héritage monarchique rôde. Malgré ses imperfections et une pointe de désamour, l’Elysée est plus que jamais le décor du pouvoir. Immuable.

Prochain épisode: Le Palais fédéral, à Berne


La Lanterne, refuge secret de la présidence

Le pouvoir ne laisse aucun répit à celui qui le détient. Pour échapper à la pression élyséenne, les présidents français n’hésitent pas à prendre la poudre d’escampette. Ils trouvent refuge dans une demeure du château de Versailles: la Lanterne. Depuis le palais de l’Elysée, une demi-heure suffit au convoi présidentiel (tous gyrophares dehors) pour atteindre l’ancien pavillon de chasse du XVIIIe siècle. Ses atouts: un court de tennis, une piscine, un jardin de 4 hectares et un calme royal pour lanterner. «C’est un délice, l’endroit est absolument somptueux», souligne Emilie Lanez, journaliste au Point et autrice de La Garçonnière de la République, un ouvrage sur l’histoire méconnue de la résidence.

Aucun citoyen ne peut pénétrer dans la maison à l’occasion des Journées du patrimoine, comme il est possible de le faire à l’Elysée. «Tout est fait pour que le secret sur cette bâtisse demeure.» Quelques informations sur la décoration ont tout de même filtré. A l’intérieur, on trouve du parquet en chêne, des meubles bourgeois, quelques toiles et un piano apprécié d’Emmanuel Macron. Quand il ne regarde pas le télécrochet The Voice, il joue du Schumann, du Liszt ou du Michel Polnareff.

Le président prend régulièrement la route de Versailles avec son épouse, Brigitte. Le couple présidentiel est tombé sous le charme de ce lieu de villégiature masqué par des arbres centenaires et protégé par des caméras à infrarouge. Ce cocon a également fait le bonheur de ses prédécesseurs depuis Nicolas Sarkozy. L’ancien chef de l’Etat s’était approprié ce logement réservé au premier ministre depuis le retour au pouvoir du général de Gaulle en 1958.

Peu importe qui se trouve à l’intérieur, un voile opaque recouvre la maison. «L’ensemble des coûts est masqué dans les frais de l’Elysée, et le plus fou, c’est que ce bâtiment ne figure pas dans la liste des résidences présidentielles. La République française n’est pas un modèle de transparence», ajoute Emilie Lanez. Selon la journaliste, cette enclave du domaine de Versailles a gardé son aura monarchique. «Ici, vous êtes le colocataire de Louis XIV, de Dieu et du Soleil», estimait le neveu d’André Malraux, ancien ministre des Affaires culturelles, qui a résidé à la Lanterne. Une dimension qui séduit les dirigeants français. Ils s’offrent ainsi la vie de château.


En chiffres

Un quinquennat défile à toute vitesse. L’aménagement du palais de l’Elysée est là pour le rappeler: il comprend 365 pièces, autant que de jours dans l’année. Pour assurer le fonctionnement de la présidence, 800 personnes sont employées à temps plein. Pour échapper à cette effervescence, le chef de l’Etat peut regagner son appartement privé de 300 m2. Celui-ci est composé de huit pièces, dont trois chambres, deux salles à manger, une cuisine, un salon, une bibliothèque et une splendide salle de bains en acajou. La baignoire était trop courte pour Jacques Chirac, s’amuse François d’Orcival dans Histoires de l’Elysée. A l’ère du numérique, le courrier a toujours la cote. Le chef de l’Etat reçoit entre 1500 et 2000 missives par jour. Un service est chargé de trier cette masse de sollicitations.

Le président endosse le costume de chef des armées. Un poste de commandement, baptisé «PC Jupiter» en référence au dieu du ciel et de la foudre, se trouve dans un sous-sol. En pleine crise des «gilets jaunes», Emmanuel Macron aura droit à une visite du bunker. Celui qui se définit comme le «maître des horloges» peut compter sur la maître horlogère du palais pour remonter les 60 pendules que compte le bâtiment.

L’Elysée n’est pas qu’un temple austère, centré sur la gestion d’un pays. Le divertissement est possible: le général de Gaulle se faisait projeter les pitreries de Louis de Funès. Une véritable salle de cinéma a finalement été construite à la demande de Georges Pompidou dans les années 1970.

Coût annuel du budget de l’Elysée: 100 millions d’euros. Et la valeur du bien? L’historien Patrice de Moncan s’est amusé à faire le calcul en 2013. Résultat: 1,17 milliard.

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