Le Palais des Nations est le cœur du domaine international de Genève. Il est dit «palais», car en 1920, c’est à Versailles que se référaient les dirigeants de la Société des Nations (SdN) pour se représenter le siège de la future organisation. Moins pour les ors que pour la majesté. Il existait déjà un palais pour la justice à La Haye. Il y en aurait un autre à Genève pour les nations pacifiées.

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En attendant, Sir Eric Drummond, le secrétaire général de la SdN, s’installait à l’Hôtel National, aujourd’hui Palais Wilson, marquant d’emblée les préférences esthétiques de la société internationale qui allait prendre ses quartiers à Genève: ce serait la rive droite et «la vue sur le Mont-Blanc», lot de consolation bienvenu pour tout le haut personnel politique européen qui avait milité pour Bruxelles. Et sur la rive droite, ce serait les campagnes du bord du lac qui avaient mis la belle Genève sur le grand tour romantique du XIXe siècle.

La fin d’une culture architecturale

Quelque chose de nouveau commençait. Aux gentilhommières de charme cédées à la Société des Nations allaient succéder des immeubles fonctionnels. Aux préférences personnelles des patriciens propriétaires se substitueraient des concours d’architectes. Les habitudes, les façons de construire, l’ampleur des projets et leur situation les uns par rapport aux autres: tout une culture architecturale allait changer.

En 1926, on inaugurait le Bureau international du travail (aujourd’hui OMC) sur l’ancienne campagne Bloch récupérée par la Confédération en paiement d’arriérés d’impôts de son propriétaire. Le vaudois Georges Epitaux avait remporté le concours ouvert aux seuls architectes suisses. Son bâtiment blessa les amoureux du passé, choqués par ses lignes droites, autant que les adeptes de la modernité, indignés par ses corniches. Ce n’était que les premières escarmouches de la bataille formidable qui allait éclater l’année suivante à propos du Palais des Nations.

La SdN projetait de s’implanter sur les propriétés Moynier et Bartholoni, avec la perspective d’acquérir le domaine Barton. L’or de Genève. En 1926, elle lança un concours international qui eut un immense retentissement. Bâtir le «palais mondial» était un défi architectural. Les projets arrivèrent en masse: 377 en tout le jour de la clôture. De ce travail pharaonique, le jury retint dix premiers prix et dix seconds prix mais sans en recommander aucun à la direction de la SdN, déconfite.

La colère du Corbusier

Deux projets, celui de Le Corbusier et celui d’un autre Suisse, Hannes Meyer, rompaient radicalement avec la tradition néoclassique, tant par les matériaux proposés – béton et verre que par l’agencement du bâtiment et sa fonctionnalité. Le Corbusier se refusait à la monumentalité: «Il fallait que ce palais serve à travailler, à écouter. Nous avons fait un vaste bureau et créé une nouvelle forme architecturale d’une salle à écouter.»

Un architecte plus modeste eût accepté la récompense d’un premier prix. Mais lui a dénoncé le scandale de médiocrité et de pleutrerie qui aboutissait au non-choix du jury et à sa mise à l’écart. Il exposa ses arguments dans un pamphlet qui bouleversa le monde de l’architecture.

La SdN n’en resta pas moins à son désir d’un bâtiment «à la gloire pacifique du XXe siècle». Il lui fallait un monument. Et dès lors que John D. Rockfeller lui offrait une bibliothèque et qu’Alexandrine Barton refusait de vendre sa parcelle, l’emplacement prévu au bord du lac n’était plus assez grand. La Ville de Genève offrit l’Ariana. Cinq architectes furent choisis parmi les premiers et deuxièmes prix: le Français Henri-Paul Nénot et son collaborateur genevois, Julien Flegenheimer, associés à l’Italien Carlo Broggi, au Français Camille Lefèvre et au Hongrois Joseph Vago.

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Leur architecture d’apparat, massive mais sans décoration extérieure, fut faite pour plaire à tous les membres de l’organisation. C’est seulement dans la décoration intérieure que s’affirma un rationalisme débarrassé des «arts décoratifs» du siècle précédent.

Le Corbusier avait perdu une manche mais pas la guerre. Dans les années 1960, ses disciples étaient là quand l’ONU, prenant la relève de la SdN, commandait des bâtiments pour ses nouvelles activités. Le siège de l’OMS par Jean Tschumi deviendrait la première réussite du modernisme dans le domaine bâti de cette Genève internationale qu’on se plaît à désigner aujourd’hui comme le Jardin des Nations.