Portugal

Les palais du vieux Lisbonne, splendeurs menacées

La capitale recèle des monuments de toute beauté mais, faute de moyens financiers, peine à s’en occuper. Des voix s’élèvent pour empêcher que le passage du temps et des foules ne détruisent ce patrimoine

Ce matin, une folle rumeur a parcouru la ville: le palais Pombal aurait été vendu par la municipalité à un mystérieux acheteur. Impossible depuis d’en avoir le cœur net. Mais cette alerte est en soi symptomatique: les Lisboètes craignent pour leur magnifique patrimoine, souvent en mauvais état, à l’abandon, ou objet de la spéculation immobilière. A l’origine de la rumeur, Carpe Diem, une association culturelle qui organise des expositions de haut niveau et dont les locaux se trouvent précisément dans une partie de ce palais Pombal. Elle œuvre depuis 2009 dans des locaux réhabilités, placés sous la direction de l’Egeac, l’entreprise de gestion culturelle de la municipalité. Laquelle n’en dira pas plus sur la supposée vente de l’édifice, une crainte relayée par les médias locaux.

Interdits ou envahis de squatters

Le palais Pombal n’est pas un bâtiment historique comme un autre. Cet édifice sis au numéro 79 de la Rua do Seculo, dans le Bairro Alto, a vu naître un certain Sebastião José de Carvalho, qui allait devenir le fameux marquis de Pombal, l’équivalent pour le Lisbonne du XVIIIe siècle de ce que fut pour le Paris du siècle postérieur le baron Haussmann: le grand architecte de la ville, l’homme qui bâtit sur les cendres du terrible tremblement de terre de 1755. De l’extérieur, c’est une façade imposante mais insalubre; on ne peut que deviner le labyrinthe de salles majestueuses réparties sur 3000 m2, les 86 fenêtres, les quelque 17 salons ou chambres, les moulures en stuc et les escaliers monumentaux. Il est interdit d’y pénétrer, l’entrée étant gardée par un garde en uniforme et la plupart des ouvertures ayant été murées avec soin.

Environ 20 édifices d’une grande valeur architecturale sont abandonnés, ou bien dans un état de délabrement avancé, ou alors à la merci d’opérations immobilières suspectes

Miguel Soromenho, historien

Lisbonne héberge une grande richesse monumentale. Des dizaines de petits palais, de demeures seigneuriales ou de résidences «pombaliennes» fourmillent, adossées aux collines avec vue sur le Tage. On compte une centaine de palais proprement dits. «Parmi eux, note l’historien Miguel Soromenho de la Faculté des sciences sociales, environ 20 édifices d’une grande valeur architecturale sont abandonnés, ou bien dans un état de délabrement avancé, ou alors à la merci d’opérations immobilières suspectes.»

Outre celui de Pombal, figurent aussi ceux de Ribeira Grande, de Bichinho de Conta, de Rosa… Autant de palais d’aspect majestueux, offrant le plus souvent des vues impressionnantes sur la ville et le Tage, mais décatis, ceints de façades miteuses, parfois sur le point de s’écrouler, comme le palais dos Carvalhos, en face de celui de Pombal. La plupart sont des lieux prohibés, certains sont occupés par des squatters, une minorité – en meilleur état ou restaurés – ont été cédés à des artistes, des architectes ou des agents culturels.

Problème minimisé par la mairie

A la mairie de Lisbonne, on tente de minimiser le problème. Le maire adjoint socialiste, Duarte Cordeiro, insiste de son côté sur «l’usage très positif» de nombreux palais devenus des hôtels de charme très prisés, à l’image des luxueux palais des Especiarias, dans le Chiado, ou de Torel, qui surplombe le Tage. En 2009, un fond de sauvegarde du patrimoine culturel avait été créé, doté de 4,8 millions d’euros, mais cet argent n’a toujours pas été utilisé dans ce sens. Pourtant, les voix discordantes se multiplient, qui s’inquiètent fortement du devenir de ces «trésors du patrimoine». Ainsi l’historienne Maria Ramalho, de la branche portugaise de l’Icomos, le conseil international des monuments et des sites: «J’aimerais que les gens et les autorités s’investissent davantage pour la préservation de notre héritage. Il faut tout faire pour le sauver, sinon on court le risque de le voir se déliter face au tsunami touristique qui déferle sur notre ville.»

Afflux considérable de visiteurs

De fait, Lisbonne connaît un afflux considérable de visiteurs. Avec environ un million de touristes supplémentaires depuis 2010, elle est la cinquième ville européenne où la fréquentation augmente le plus ces dernières années (+7,7% depuis huit ans). De source municipale, la plupart des visiteurs sont attirés par les monuments, les palais, les musées. Or, dans un pays qui, lors de sa mise sous tutelle internationale, a privatisé d’importants pans de ses groupes étatiques et de son patrimoine (groupes énergétiques, télécommunications, chantiers navals, châteaux, forteresses, etc.), tout ou presque est à vendre. D’autant que la législation favorise les acquisitions étrangères: facilités données au capital angolais ou chinois, exemptions fiscales pour les Français, etc.

«Les étrangers détruisent tout à l’intérieur»

Aux yeux de Paulo Ferrero, de CidadaniaLX, une organisation de défense du patrimoine, la situation est préoccupante: «La municipalité ne pense qu’à délocaliser ses services vers des bâtiments nouveaux en périphérie. Or, nous pensons qu’il est bien plus logique qu’elle utilise les palais et, ce faisant, qu’elle les remette en état. En soi, nous ne sommes pas contre le privé et la transformation de ces palais en hôtels, mais nous savons que les investisseurs étrangers n’ont cure de notre patrimoine et, lorsqu’ils rachètent de beaux édifices, ils détruisent tout à l’intérieur, escaliers, dorures, azulejos, pour ne laisser que la façade. Je suis assez pessimiste. La vraie solution serait que les pouvoirs publics reprennent la situation en main.»

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