«Il n’y a pas d’alternative. Il faut y croire malgré l’opposition israélienne et les pressions américaines. Si nous n’obtenons pas maintenant la reconnaissance internationale de notre Etat, nous sommes repartis pour un autre demi-siècle d’occupation.» Chargé de protéger la tribune installée sur la place Al-Menara, l’un des nombreux endroits de la ville où le discours de Mahmoud Abbas était diffusé en direct vendredi soir, Hicham el-Masri, le fils d’un grossiste en chemises, avait beaucoup de mal à cacher sa désillusion. «Certes, l’Autorité palestinienne (AP) porte aujourd’hui le problème palestinien devant le monde entier, mais nous savons tous que les jeux sont faits et que nous ne serons pas indépendants avant longtemps. A croire que nous sommes maudits», fulminait-il en montrant son tee-shirt noir frappé du nom «Palestine» en lettres d’or.

Des incidents

La plupart des manifestants réunis à Ramallah semblaient liés au Fatah, le parti au pouvoir en Cisjordanie. S’y ajoutaient des fonctionnaires et des écoliers agitant des drapeaux aux couleurs de la Palestine frappés du slogan «Etat N° 194». Dans ce public rameuté par des voitures munies de haut-parleurs et – parfois – par des agents des services de sécurité de l’AP opérant en civil, beaucoup critiquaient l’«agent israélien» Barack Obama. Mais l’on entendait également des propos peu amènes à propos de Nicolas Sarkozy dont la proposition d’élever la Palestine au rang d’Etat observateur à l’ONU est considérée comme une «aumône insultante».

Signe de cette frustration, des dizaines d’incidents ont émaillé la journée à Jérusalem-Est (la partie arabe de la ville) et en Cisjordanie. Des accrochages entre des shebabs (jeunes Palestiniens) lanceurs de pierres et les soldats de l’Etat hébreu. A Kyriat Arba, l’une des implantations les plus extrémistes de Cisjordanie, un véhicule israélien touché par une pierre est tombé dans un ravin et deux de ses passagers ont été tués. A 60 km de là, à Kousrah, un petit village proche de Naplouse, un Palestinien a été tué par balles et six autres ont été blessés au cours d’un incident impliquant des colons et des soldats chargés de les protéger.

«Nous mettrons tout en œuvre pour que cela ne dégénère pas, mais nous n’allons pas interrompre nos efforts pour autant», a déclaré Mustapha Barghouti, éphémère ministre de l’Information et leader d’un petit parti d’opposition soutenant l’initiative de Mahmoud Abbas. «Puisque les Américains et les Israéliens ne veulent pas comprendre que nous voulons vivre libres, nous allons réactiver la résistance. Celle-ci sera non violente, populaire et généralisée.»

Venu de Jénine avec son épouse et ses six enfants, Omar Abdel Rahim a frissonné lorsque Mahmoud Abbas a remis la demande palestinienne au secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon. «Je suis fier, très fier, nous a-t-il dit en frottant ses yeux embués de larmes. Regardez, les délégués ont accueilli notre président par une ovation debout. C’est magnifique, même si notre requête n’aboutit pas immédiatement, nous assistons au début d’un processus historique qui accouchera de notre Etat.»

A l’instar de notre interlocuteur, bon nombre de Palestiniens qui s’étaient agglutinés devant les écrans géants dressés dans les grandes villes de Cisjordanie ont également été émus. «Mahmoud Abbas est un politicien aguerri dont l’action est souvent contestée. Mais là, il nous épate. On ne croyait pas qu’il irait jusqu’au bout», a confié Abou Ahmad, un ancien garde du corps de Yasser Arafat aujourd’hui âgé d’une septantaine d’années. «Cette affaire me rappelle mes jeunes années avec le «Vieux», car à l’époque nous courions également derrière une reconnaissance internationale qui se déroulait toujours devant nous.»

Le public a peu réagi durant le discours de Mahmoud Abbas. Il a écouté calmement en sifflant le nom de Yasser Arafat et la colonisation israélienne lorsqu’ils étaient évoqués et en applaudissant longuement, debout, le président de l’AP lorsqu’il a quitté la tribune après avoir parlé durant quarante minutes.