Le secrétaire général d'Amnesty International, Pierre Sané a défendu en Israël le droit au retour pour les réfugiés palestiniens, l'une des questions qui firent capoter l'accord entre les Israéliens et les Palestiniens à Taba, il y a deux mois. Vilipendé par les Israéliens, il explique ici sa position.

Le Temps: Amnesty International a été très critiquée par Israël et des personnalités juives qui l'accusent de s'occuper davantage des victimes palestiniennes…

Pierre Sané: J'invite ces critiques à lire l'ensemble des rapports que nous avons publiés et non seulement les résumés succincts qu'en fait la presse. Mais le simple fait qu'il y ait six fois plus de victimes palestiniennes qu'israéliennes nous amène forcément à leur consacrer une attention plus forte. Ceci dit, les attaques suicides ou les actions armées contre les civils et colons israéliens nous préoccupent beaucoup et nous avons fait part de cette préoccupation à l'Autorité palestinienne.

– Vous avez notamment prôné ici en faveur du droit au retour pour les presque 4 millions de réfugiés palestiniens. A trop réclamer le droit ne craignez-vous pas d'aggraver encore la crise?

– Quel est le rôle d'une organisation de défense des droits de l'homme si ce n'est de mettre en avant et d'articuler des positions de principe et de droit? Nous avons appliqué ce même droit pour les réfugiés au Rwanda, en Bosnie, au Timor-Oriental, au Salvador, au Guatemala… Que devons-nous répondre aux victimes palestiniennes qui le réclament à leur tour? Pour nous, c'est une question de cohérence.

Ensuite, l'applicabilité de ce droit est une autre affaire. Amnesty préconise la mise sur pied d'une commission internationale indépendante qui évaluerait chaque demande. Elle prendrait sa décision en mettant en balance, par exemple, le droit à la propriété pour les Israéliens et le droit au retour pour les réfugiés et elle serait chargée de trouver des solutions. Mais chacun devrait pouvoir bénéficier de la possibilité de revenir dans l'actuel Israël, de rester dans son pays d'accueil ou d'aller ailleurs moyennant compensation.

– Les Israéliens assurent que cela mettrait en danger l'existence de leur Etat.

– C'est un argument dangereux pour les Israéliens. Affirmer que le retour des réfugiés changerait la nature même de l'Etat, cela revient à sous-entendre que cet exil n'est pas le fruit d'un conflit, mais qu'il s'agissait d'un objectif délibéré lors de la création de cet Etat pour en déterminer sa nature. Cela nous obligerait à une sérieuse relecture de l'histoire…

– Vous avez tenté, apparemment sans grand succès, de rapprocher les ONG (organisations non gouvernementales) israéliennes et palestiniennes?

– L'objectif est de créer un agenda des droits humains dans le processus de paix. Oslo était dépourvu de ce volet, et c'était là l'une de ses principales faiblesses. L'idée, c'est que des ONG de chaque camp présentent à leurs autorités cet agenda pour qu'il fasse partie intégrante de tout accord. Evidemment, l'idéal serait effectivement que les organisations des deux camps se mettent ensemble. Mais le fossé actuel est tel que cela ne semble pas possible. Pourtant, si même les ONG qui travaillent dans le domaine des droits universels ne parviennent pas à dialoguer, il y a peu de chances que les peuples puissent coexister.