C'est la répétition générale du grand débat de jeudi soir, que l'Amérique entière attend. Dans le ranch de John McCain à Sedona, en Arizona, on a même installé deux pupitres sur la pelouse, derrière lesquels se tiennent les deux orateurs. C'est Randy Scheunemann, le principal conseiller de McCain sur les questions internationales, qui joue le rôle de Joe Biden, le démocrate. En face, Sarah Palin joue son propre rôle. Un rôle pour le moins complexe: celui d'une simple hockey mum, d'une Américaine moyenne arrivée pratiquement de nulle part mais chargée de convaincre des millions de téléspectateurs qu'elle a les compétences nécessaires pour devenir la vice-présidente des Etats-Unis.

En toile de fond de ce décor: la pire crise économique à laquelle fait face le pays depuis la Grande Dépression. Une confiance des électeurs en miettes. Et une inquiétude et des sarcasmes qui commencent à pointer de partout.

Le rêve avant le doute

Il y a à peine un mois que l'Amérique a découvert Sarah Palin, 44 ans, ancienne reine de beauté devenue maire d'une petite ville perdue de l'Alaska, puis gouverneure de cet Etat durant moins de deux ans. Cette quasi inconnue a commencé fort: héroïne de la convention républicaine de Saint-Paul, elle a arraché la campagne électorale de ses gonds. On n'a parlé que d'elle: de son incroyable toupet, de la manière dont elle parvenait à concilier, aux yeux des Américains, le fait d'être une mère au foyer et une femme à poigne qui se donnait pour mission de «nettoyer Washington».

Les yeux braqués sur des sondages qui ne cessaient de s'embellir, les républicains se sont mis à rêver: Sarah Palin était l'arme qui manquait à leur candidat: elle redonnait un nouveau souffle à ses partisans, mobilisant les foules de supporters. Elle ancrait le camp républicain dans de solides valeurs conservatrices. Au passage, elle mettait aussi en pièces le féminisme traditionnel, jusqu'ici associé au Parti démocrate. «Un pitbull avec du rouge à lèvres», disait Sarah Palin d'elle-même. Un mélange irrésistible.

Mais le pitbull a rapidement commencé à perdre ses dents. Tenue le plus longtemps possible à l'écart des caméras - et surtout des micros - Sarah Palin a, par la suite, multiplié les faux pas à chacune des interviews qu'elle a finalement concédées. La «doctrine Bush», cette vision basée sur les attaques préemptives à l'égard des régimes hostiles sur laquelle le président actuel a bâti une bonne partie de ses deux mandats? La candidate semblait n'en avoir jamais entendu parler. Ses connaissances de la politique étrangère? «En Alaska, notre voisin est un pays étranger», répondait-elle, en faisant les délices de tous les humoristes du pays qui, au demeurant, se contentaient de reprendre ses propos mot pour mot. Il n'y avait rien à ajouter.

«Devenue un problème»

Plus récemment, à une question posée par un électeur, Sarah Palin répondait qu'elle n'hésiterait pas à aller chercher Oussama ben Laden au Pakistan. Seul problème: deux jours plus tôt, John McCain venait de ridiculiser son rival Barack Obama pour avoir tenu exactement les mêmes propos lors de leur débat télévisé.

Ces bourdes à répétition ont commencé à alarmer les républicains eux-mêmes. Pour Jim Greer, le chef du parti en Floride, les interviews données par Sarah Palin «montrent qu'elle doit être davantage «briefée» sur certaines questions». D'autres sont allés plus loin comme l'influente commentariste républicaine Kathleen Parker. Après l'avoir bruyamment soutenue, elle reconnaissait il y a quelques jours que «Palin est devenue un problème». «J'ai regardé ses interviews un doigt sur la télécommande au cas où ça deviendrait trop douloureux. Malheureusement, cela l'a été souvent», ironisait-elle en demandant l'impensable: que John McCain revoie le choix de son colistier.

Pour le prétendant républicain, il n'en est évidemment pas question. Mais à plusieurs reprises, John McCain s'est vu obligé d'accompagner sa colistière pour tenter de minimiser les dégâts. «Les Américains n'apprécient pas Sarah parce qu'elle est diplômée de Harvard. Elle ne l'est pas. Mais ils l'aiment parce qu'ils partagent sa vision du monde, ses traditions et son adhésion à un bon gouvernement», expliquait-il sur NBC.

A la veille du débat de jeudi soir, face à un Joe Biden qui a derrière lui presque quatre décennies d'expérience politique, la mission de Sarah Palin est devenue celle de survivre politiquement. Mais la tâche de son rival, connu pour ses débordements, ne sera pas plus simple: risquant d'apparaître comme un donneur de leçons supérieur et arrogant, il pourrait en effet contribuer à ranimer le sentiment «anti-élitiste» sur lequel Sarah Palin continue de miser.

En attendant, autant que les «gaffes» de la républicaine, ce sont aussi ses prises de position qui commencent à heurter certains électeurs indécis. Ces jours, elle a répété son opposition à l'avortement, même en cas d'inceste sur une mineure, et remis en question le rôle de l'homme dans le réchauffement planétaire. «Je suis davantage préoccupé par les choses que Palin croit connaître que par celles qu'elle ne connaît pas», s'alarmait Sam Harris, rendu célèbre par ses études sur «les fondement neuronaux de la croyance»: «Pour ce qui est de la politique, il y a un amour fou dans ce pays à l'égard de la médiocrité.»