A 20 kilomètres de Parauapebas, Palmares se déploie le long d'une colline bombée en une dizaine de rues perpendiculaires où s'alignent des maisons en briques rouges et toit de tuiles, toutes identiques. Le village a vu le jour suite à une invasion de paysans du Mouvement des sans-terre (MST) en juin 1994. En une nuit, 2000 familles ont investi les 38 000 hectares de la fazenda (domaine agricole) Rio Branco.

«Quand nous sommes arrivés, c'était une prairie», se souvient José Bezerra, avec un air amusé. Les squatters venaient d'une autre ferme, plus petite, occupée quelques mois plus tôt. Auparavant, les «sans-terre» avaient campé pendant près d'un an devant les délégations des ministères pour exiger un lopin à cultiver. Ils logeaient sur les trottoirs de Belem, de Maraba puis de Parauapebas. Certains ont trouvé de petits boulots et de quoi nourrir les permanents des piquets. Pour les envahisseurs, la fazenda Rio Branco n'avait guère de secret: l'opération était conduite par l'ancien contremaître du lieu en personne, José Bezerra. Lassé de finir le mois sans le sou, celui-ci avait lâché son patron et rejoint le MST. Aujourd'hui, il affiche la fierté d'être propriétaire. Ou presque: les 580 familles désormais installées n'ont toujours pas reçu leurs titres définitifs de propriétés, et les parcelles qu'elles cultivent sont encore provisoires.

La famille constitue la cellule de base du MST, l'unité de production, de logement, de propriété et de pouvoir politique. Les dirigeants parlent toujours en nombre de familles, sans connaître précisément celui de leurs membres, en constante fluctuation au gré des naissances, des départs, de l'arrivée d'un frère ou d'un beau-père. Chaque famille se choisit un représentant permanent – à Palmares, un grand nombre de délégués sont des femmes. Une vingtaine de familles forment un «groupe» géré par les délégués. Le groupe élit un chef qui fait partie du conseil local.

Le dossier de requête d'un lopin de terre auprès du Ministère de la réforme agraire est introduit au nom du représentant de la famille. A Palmares, les familles d'un même groupe se sont installées les unes à côté des autres, constituant ainsi les rues du village. Certains groupes ont décidé de travailler collectivement les terres qu'on leur a assignées, d'autres ont préféré les répartir en lopins par familles. En sortant du village, la piste tortueuse s'avance vers la coopérative, dans le cœur du domaine, en longeant une forêt dégradée. Des jachères se transforment en haute savane. Les prairies sont mal entretenues, et partout de grands arbres calcinés pointent vers le ciel. «Rio Branco s'étend beaucoup plus loin vers le sud, explique José. Tout appartenait à une seule personne alors que nous sommes maintenant plus de 2500.»

Aides publiques

Au bout d'une demi-heure, la piste débouche sur le plateau où sont éparpillés les quelques bâtiments de la coopérative, qui se développe sur 200 hectares. En face d'une usine de traitement du riz, un enclos abrite une vingtaine de zébus et leur progéniture. «Pour celui qui est arrivé ici avec son sac sur le dos et qui ne savait pas où dormir, ce lieu est un rêve, garantit Francisco Marques Ferreira. Beaucoup de sang a dû couler pour y arriver.» A 30 ans, il est un des responsables de la coopérative. Avec sa tête d'aigle basanée sous son chapeau de paille, l'homme a vécu plus de dix ans de lutte pour ne plus travailler sur des terres louées, et il a bien connu le groupe des «sans-terre» massacrés par la police il y a deux ans à Eldorado de Carajas (19 morts).

Faute de moyen de transport, Francisco ne rentre au village qu'une fois par semaine voir sa famille. Peu lui importe. Ses yeux brillent d'orgueil quand il présente les nouveaux bassins pour la pisciculture, la batterie de poulets, le potager de quatre hectares débordant de pastèques et de tomates, et cette étrange «rue des cochons»: suivant un modèle élaboré par le MST, une quinzaine de maisons, carrées et identiques, s'alignent de part et d'autre d'une allée centrale, chacune avec son lopin de terrain sur l'arrière. «Une petite maison par famille de cochons», explique Francisco le plus sérieusement du monde: «En famille, ils se reproduisent mieux.» Qui en douterait?

La coopérative de Palmares espère produire des excédents de viande, de lait, de fromage, de légumes, de jus de fruits… Elle a obtenu d'importantes aides publiques, et chaque famille reçoit les premiers versements d'un prêt à l'installation de 25 000 réaux (environ 31 000 francs), remboursable à moitié. Un cadeau de taille dans un pays où le salaire minimum mensuel est de 130 réaux (165 francs). L'association de Palmares a aussi décroché un prêt de 1,68 million de réaux pour acheter des camions et les équipements de la coopérative. Un autre crédit de même valeur est attendu.

Le projet de coopérative de Palmares est un des seuls du genre dans toute l'Amazonie. Il doit encore faire ses preuves, mais il apparaît comme une alternative prometteuse au moment où les colons solitaires et les petits groupes de paysans sont réduits à une misère croissante. Ils sont trop peu nombreux ou isolés, et leur riz, leur bétail, le charbon de bois ne sont pas compétitifs, notamment à cause du coût très élevé du transport. A Parauapebas, le représentant de l'Institut brésilien de l'environnement accuse toutefois les paysans de Palmares d'avoir brûlé 1500 hectares de forêt l'été dernier. Bezerra se défend: «On a effectué quelques brûlis pour semer, mais c'était essentiellement dans les jachères. Notre objectif est de garder la forêt intacte sur le tiers des terres et, en plus, de replanter des arbres fruitiers.»

Les fazendeiros (grands propriétaires terriens) redoutent les «sans-terre» qui jouent habilement la loi du nombre. Pour occuper une ferme, le MST regroupe toujours au moins 200 familles. Difficile de résister à une telle invasion. La plupart d'entre eux réclament de plantureuses indemnisations au gouvernement. D'autres réagissent par la violence. En avril dernier, deux dirigeants de Palmares ont été abattus à bout portant en pleine rue par un commerçant connu de Parauapebas. «Il a agi sur ordre des fazendeiros», garantit José. Le tueur court toujours.

A Palmares, tous attendent avec impatience le grand jour du tirage au sort. Quand les géomètres du gouvernement auront fini de délimiter les parcelles, les chefs de groupe se réuniront, et, dans un sac, ils pêcheront un papier portant le numéro d'un chemin vicinal. Chaque groupe se verra ainsi attribuer ses terres, et lors d'un deuxième tirage au sein du groupe, chaque famille gagnera son lopin. Selon José, «dans certaines zones, la terre est deux fois plus productive que dans d'autres». Sans oublier le gros lot: l'ancien siège de la ferme, avec sa maison, sa piscine et ses cascades naturelles toutes proches. L'ancien contremaître en rêve: «Celui qui gagnera la maison d'Hilario aura la belle vie!»

Cet article est le dernier d'une série consacrée à la forêt continent