Syrie

Palmyre à la merci de l’Etat islamique

La cité romaine est tombée jeudi aux mains des djihadistes. Un archéologue suisse exprime ses craintes

Palmyreà la merci de l’Etat islamique

Syrie La cité romaine est tombée jeudi aux mains des djihadistes

Un archéologue suisse exprime ses craintes

Le sort de l’un des plus beaux sites archéologiques du Proche-Orient est suspendu à la volonté de sa rébellion la plus brutale. Après huit jours de combats qui auraient fait près de 500 morts, la ville antique de Palmyre, au cœur de la Syrie, est tombée jeudi aux mains de l’Etat islamique. Les mêmes djihadistes ayant saccagé de précieux vestiges antiques ces derniers mois dans le nord de l’Irak, des voix se sont aussitôt élevées pour s’alarmer de la situation.

«Nous avons besoin que le Conseil de sécurité, que tous les leaders politiques, que les chefs religieux lancent un appel pour prévenir ces destructions», a lancé la directrice de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), Irina Bokova. Mais le piège s’est refermé. «Si les djihadistes sont chassés par la force, la ville se transformera en champ de bataille, et s’ils restent, ces barbares s’attaqueront aux ruines», s’est lamenté le directeur des Antiquités syriennes, Maamoun Abdelkarim.

Ce n’est pas la première fois que le site est touché par la guerre civile. En 2013, il a été endommagé par des échanges d’artillerie entre l’armée gouvernementale et des troupes de l’opposition. Mais il ne s’agissait encore là que de «dégâts collatéraux». Il n’y avait pas volonté d’effacer les traces d’une civilisation préislamique. Les djihadistes, eux, risquent fort d’avoir cette annihilation pour objectif.

Denis Genequand, chargé de cours à l’Université de Genève, a mené en 2011 à Palmyre la dernière mission archéologique étran­gère en Syrie. Il avoue s’être attendu depuis lors à des destructions massives. Un moment qui pourrait bien être arrivé. Ce qu’il craint précisément désormais? Que l’Etat islamique saccage les principaux monuments du site, ses fameuses colonnades notamment. Et qu’il achève son œuvre destructrice en s’adonnant au pillage: le trafic d’antiquités lui a rapporté 150 millions de dollars l’an dernier, ce qui en a fait sa seconde source de revenus après le pétrole (2 milliards de dollars). Pour prévenir ces ventes, les autorités de Damas jurent avoir mis ces derniers temps des centaines de statues en sécurité.

Ces grandes manœuvres s’expliquent par l’importance du site. Une importance que l’endroit ne doit pas seulement à sa beauté mais aussi à son originalité et à son histoire. Palmyre s’est enrichie considérablement à l’époque romaine en raison de son emplacement entre la Méditerranée et la Mésopotamie. Sur la route qui menait au-delà vers l’Inde et la Chine. La ville est souvent comparée à Venise, pour s’être imposée comme elle en carrefour d’un exceptionnel réseau de voies commerciales. Principale différence avec la Cité des Doges: sa mer était de sable et ses vaisseaux des chameaux.

Palmyre a profité de sa fortune pour se couvrir d’une profusion de magnifiques monuments. Et pour développer un art original, qui emprunte aussi bien à la culture gréco-latine qu’aux civilisations mésopotamiennes. Si son architecture ne la distingue guère des autres cités romaines de Syrie, ses sculptures, bustes et autres reliefs funéraires frappent par leur raideur hiératique, témoin de fortes influences orientales.

Cette grandeur a fini par donner de folles ambitions à un prince local. Au milieu du IIIe siècle après J.-C., l’homme fort de Palmyre, Odeinat, puis sa femme, la «reine» Zénobie, et son fils, Vah­ballat, ont tenté de s’élever dans la hiérarchie romaine, jusqu’à prétendre diriger l’empire. Des ambitions réprimées par un autre prétendant au pouvoir suprême, Aurélien, dont les légions ont écrasé celles de Palmyre.

«Il s’est agi d’une lutte de pouvoir au sein de l’Empire romain, commente Denis Genequand. Mais cet épisode est couramment interprété dans le monde arabe comme un acte de résistance d’un peuple oriental face à la principale puissance militaire de l’époque.» Le régime syrien a été le premier à monter en épingle cette version afin de nourrir son nationalisme. La perte de Palmyre ne le frappe symboliquement que davantage.

Que va-t-il advenir maintenant de la cité antique? Lorsque les premières armées musulmanes ont pris possession des lieux au VIIe siècle, elles les ont largement laissés en l’état, rappelle Denis Genequand. Et les premières mosquées se sont élevées à côté des églises et des temples et non pas sur leurs gravats. Il reste à espérer que l’Etat islamique, qui se réclame des premiers temps de l’islam, saura s’en souvenir.

Le trafic d’antiquités a représenté l’an dernier la deuxième source de revenus des djihadistes

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