Si la vie politique russe revêtait encore un intérêt, on décortiquerait, à trois semaines de la présidentielle du 14 mars, les subtiles joutes électorales. Mais le vainqueur est connu d'avance, et les observateurs les plus perspicaces en sont réduits à analyser les moindres sorties du tsar comme un événement majeur. De là à dire qu'ils se réjouissent du moindre faux pas… La presse moscovite indépendante (il en existe quelques avatars) fait en tout cas ses choux gras des mésaventures de Vladimir Poutine, chef des armées, en déplacement dans le Grand Nord. L'homme y a assisté en début de semaine à d'importantes manœuvres stratégiques de la marine.

Mardi, le chef du Kremlin était à bord du sous-marin nucléaire Novomoskovsk. Les deux missiles (non armés) qu'il devait tirer ne sont jamais sortis des tubes de lancement. Mercredi un autre sous-marin, le Karelia, a bien mis à feu un RSM-54 (SS-N-23 selon la classification OTAN), mais l'engin a dévié de sa trajectoire et s'est autodétruit après 98 secondes… «L'agresseur potentiel est prié d'attendre un peu», a titré le quotidien d'opposition Nezavissimaïa Gazeta, se gaussant de l'échec total de ces manœuvres, les plus importantes depuis vingt ans pour l'arsenal des missiles stratégiques – un arsenal dont Poutine affirmait encore en octobre dernier qu'il était «la pierre angulaire de la défense russe, et le resterait longtemps».

Les télévisions, elles, toutes contrôlées par le Kremlin, n'ont pas pipé mot de ces incidents, se contentant de diffuser les images d'un Vladimir Poutine maussade au lendemain de son escapade malheureuse en sous-marin, expliquant du cosmodrome de Plessetsk que la Russie resterait une puissance nucléaire: «Nous allons nous doter de nouvelles armes stratégiques […] Des armes capables d'atteindre tous les continents à une vitesse supersonique avec une haute précision, tant en ce qui concerne l'altitude que la précision», a fanfaronné le président, avant de reconnaître qu'il y avait eu «du bon et du moins bon» dans les exercices auxquels il venait d'assister.

Rien ne permet d'affirmer que cette humiliation publique du chef suprême des armées aura un quelconque impact sur sa réélection annoncée. Mais l'ironie du sort veut que la précédente humiliation, il y a trois ans et demi, avait eu lieu au même endroit, avec les mêmes acteurs: en août 2000, le naufrage du sous-marin Koursk avec 113 marins à bord avait provoqué une immense émotion en Russie et une incompréhension de l'opinion pour l'attitude du tout nouveau président qui avait choisi de rester en vacances au bord de la mer Noire plutôt que d'aller afficher une quelconque compassion aux familles des victimes.

Arsenal délabré…

Les dysfonctionnements de mise à feu et de trajectoire des missiles nucléaires observés cette semaine laissent deviner l'état de délabrement d'un arsenal encore trop cher pour le budget rétréci de l'armée, même si le nombre de têtes nucléaires n'a cessé de diminuer depuis une décennie. Un peu inférieur à 6000 ogives à l'heure actuelle, cet arsenal demeure le seul attribut permettant au Kremlin de prétendre faire jeu égal avec les Etats-Unis dans la catégorie des superpuissances. Une illusion que le président russe entretient volontiers en direction de son électorat, mais qui peut faire sourire à l'énoncé, par un expert militaire russe, d'une des raisons possibles des incidents: «Les missiles n'ont pas fonctionné parce qu'ils étaient stockés depuis trop longtemps.»