Depuis des semaines, les tensions entre les pays occidentaux et la Chine grandissent. Aux invectives habituelles de Donald Trump s’ajoute une méfiance croissante des Européens, entre autres, quant aux origines et à la gestion de la crise sanitaire par Pékin. Les Occidentaux peuvent-ils se passer de la Chine ? Nous proposons une série d’articles sur deux jours.

Sur Weibo, le Twitter chinois, le vitriol coule à flots en réaction aux attaques de la communauté internationale contre la Chine. «Les pouvoirs occidentaux et les Etats-Unis font tout ce qu’ils peuvent pour nous réprimer, nous diffamer et nous contenir, alors que la gestion hasardeuse de l’épidémie par les Américains fait peser un risque énorme sur l’humanité, écrit un internaute appelé Zouzou Yuhai. C’est nous qui devrions leur demander des réparations à hauteur de plusieurs trillions de dollars.» «Les gouvernements demeurés de pays comme l’Australie ou le Canada sont de simples laquais des Etats-Unis, dit un autre appelé Rong Xicai. Tôt ou tard, la Chine leur cassera la gueule.» «Déclarons-leur la guerre, s’enflamme un troisième. Avons-nous peur d’eux?»

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Les Etats-Unis et l’Australie sont les principales cibles de leur ire. Mais pas uniquement: l’auteure Fang Fang, qui s’apprête à publier une version en anglais et en allemand du journal de bord qu’elle a rédigé pour raconter le quotidien des habitants de Wuhan durant l’épidémie, a été accusée de trahir son pays en fournissant de la munition aux critiques de l’Empire du Milieu.

«Ces remarques sont le fait d’une frange nationaliste qui ne cesse de gagner en importance en Chine, analyse Maria Repnikova, l’auteure du livre Media Politics in China: Improvising Power under Authoritarianism. Certains de ces commentateurs sont recrutés et rémunérés par les autorités, mais la majorité agissent de leur plein gré.» Une partie de ces Chinois en colère sont des membres de la diaspora vivant en Occident. «Ils ont été particulièrement enragés par les attaques xénophobes subies par la communauté chinoise depuis le début de la crise du Covid-19», précise-t-elle.

Jeunes diplomates combatifs

Conscient de l’importance de ces voix – notamment pour faire oublier les manquements Pékin au début de la crise – l’appareil de propagande chinois les cultive en jetant de l’huile sur le feu. «On a vu émerger ces derniers mois une génération de jeunes diplomates combatifs, qui n’hésitent pas à attaquer frontalement les pays occidentaux», note Dali Yang, un politologue de l’Université de Chicago.

Le porte-parole du Département des affaires étrangères Zhao Lijian, qui a défendu la thèse d’un virus importé en Chine par l’armée américaine, est l’un d’eux. Tout comme cet employé de l’ambassade de Chine à Paris, resté anonyme, qui a accusé la France d’avoir abandonné les résidents d’EMS malades à leur sort. On les surnomme les «Wolf Warriors», du nom d’un film d’action chinois aux relents nationalistes.

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Un second axe de propagande a pour but de démontrer la supériorité du système politique chinois face aux démocraties occidentales. «Il s’agit de projeter l’image d’un régime qui est parvenu à vaincre le Covid-19 plus vite et avec moins de morts que d’autres pays développés», relève Surya Deva, un expert des droits humains à la City University de Hongkong.

La fourniture de médecins, de masques et de ventilateurs aux pays les plus touchés a en outre permis à la Chine de se présenter en «sauveteur du monde», dit Maria Repnikova, qui rappelle que les messages de gratitude des présidents serbe Aleksandar Vucic et polonais Andrzej Duda ont été largement diffusés en Chine.

Colère contre les autorités

Mais l’opinion publique chinoise est moins monolithique qu’il n’y paraît. «La gestion de la crise du Covid-19 a aussi généré un vaste mouvement de colère contre les autorités, accusées d’avoir dissimulé l’épidémie à ses débuts», note Dali Yang. «Vraiment, c’est tout?» a récemment interrogé un internaute sur Weibo à la suite de la publication d’un rapport d’enquête sur Li Wenliang, le médecin lanceur d’alerte décédé. Son commentaire a été vu 160 millions de fois.

Mais le gouvernement a rapidement repris le contrôle sur la narration en censurant les critiques postées en ligne, en arrêtant une poignée de journalistes citoyens œuvrant à Wuhan et en noyant les internautes sous un déluge de récits glorifiant l’héroïsme du personnel médical. «Aujourd’hui, il ne reste plus que les voix des défenseurs du régime dans l’espace public», dit Maria Repnikova.