C’est l’une des phrases cultes du premier ministre bulgare, l’inoxydable Boïko Borissov, qui en est à son troisième mandat depuis 2009: «Trois papes m’ont caressé la tête.» Il l’a dit un jour de décembre 2015, alors qu’il recevait dans son bureau son homologue britannique de l’époque, David Cameron. L’Anglais a poliment regardé la photo le représentant avec le pape François, tandis que la traductrice peinait visiblement à traduire les propos du chef du gouvernement de Sofia. Aujourd’hui, alors que le primat de l’Eglise catholique s’apprête à fouler le sol bulgare (il sera à Sofia du 5 au 7 mai avant de se rendre en Macédoine), tout le monde a de nouveau cette phrase en tête.

Coupable idéal

«Plaisanterie mise à part, trois papes, c’est beaucoup, et deux visites papales en l’espace de moins de vingt ans, ce n’est pas mal non plus pour un petit Etat comme la Bulgarie, sachant que le pape actuel n’a pas encore effectué de visite officielle en France, par exemple», analyse Tony Nikolov, spécialiste des religions et rédacteur en chef de la revue Christianisme et Culture de Sofia. Qui sont ces papes qui ont posé leur main sur le front du premier ministre bulgare? Jean Paul II, Benoît XVI et François, poursuit-il en rappelant que l’ancien karatéka Boïko Borissov, alors patron de la police bulgare, était chargé de la sécurité de Karol Wojtyla lors de sa visite historique dans le pays en 2002.

La Bulgarie orthodoxe (les catholiques représentent à peine 0,7% de sa population) entretient une relation à la fois dense et complexe avec le Vatican. Une relation sur laquelle plane inexorablement l’ombre de l’attentat contre Jean Paul II en 1981. La fameuse «filière bulgare» – le tireur, le Turc Ali Agça, avait des liens avec la Darjavna Sigurnost (DS, les redoutables services secrets bulgares de l’époque) – a réduit un temps à néant les liens, déjà très tendus, entre la Bulgarie communiste et l’Eglise catholique romaine. Les relations diplomatiques entre Sofia et le Vatican n’ont été rétablies qu’en 1990, un an après la chute du régime de Todor Jivkov.

Concernant l’attentat, qui reste l’un des mystères les plus opaques de la guerre froide, la Bulgarie a toujours clamé son innocence, affirmant au fil des années que ses services ont joué le rôle du coupable idéal dans une équation complexe, impliquant des acteurs beaucoup plus puissants comme la mafia italienne, les «Loups gris» turcs et le KGB soviétique. Toujours est-il que, lorsque Jean Paul II a enfin mis les pieds en Bulgarie en 2002, il a déclaré, au grand soulagement de ses hôtes, qu’il n’avait «jamais cru à cette histoire de filière bulgare». Ses paroles ont été perçues comme une véritable absolution.

Des décennies d'hostilité

«En venant en Bulgarie, le pape François suit la voie tracée par Jean Paul II, celle de la réconciliation, mais en y mettant son grain de sel», estime encore Tony Nikolov, qui rappelle l’intérêt durable du pape actuel pour la région des Balkans. «François s’intéresse à la périphérie de l’Europe mais aussi du monde, à la pauvreté et aux conflits qui y couvent. Sinon, pourquoi aller dans un pays comme la Macédoine, qui compte encore moins de catholiques que la Bulgarie?» Peut-être l’affaire de l’attentat non élucidé laissera-t-elle la place, pour la première fois depuis 1981, à des sujets plus actuels, comme celui des migrants.

Mais des décennies de méfiance, voire d’hostilité, laissent des traces. Après l’accueil que lui réservera le premier ministre bulgare, François devrait rencontrer brièvement (aux dernières nouvelles) le patriarche bulgare Néophyte. Mais à quelques jours de son arrivée, l’Eglise orthodoxe bulgare a rappelé qu’elle n’avait en aucune manière participé à l’organisation du voyage et démenti toute activité d’ordre œcuménique, comme une prière commune – ce que laissait pourtant entendre le programme du chef du Vatican. Pour être encore plus clair, le Saint-Synode a même formellement interdit à ses représentants de participer à tout service avec le Saint-Père lors de son séjour bulgare. Ambiance.