Trouver un policier dans le centre de Ciudad Juárez n’est pas tâche aisée. Au bout de dix minutes, le scooter de l’agent Artalejo émerge au coin de l’ancienne mairie, aujourd’hui convertie en centre culturel. En toute bonhomie, les pouces vissés à son gilet pare-balles, dans le grésillement d’une radio qu’il n’écoute pas, le policier municipal explique qu’il n’y a plus vraiment d’urgences dans cette ville autrefois qualifiée d’«épicentre de la violence» au Mexique. «Et puis, nous avons ces boutons de panique», lâche-t-il en désignant une borne rouillée ornée d’un interrupteur censé mettre le passant en communication immédiate avec le centre de coordination des forces de sécurité. L’agent Artalejo dissuade, cependant, d’en tester le fonctionnement.

Cette séquence décontractée renvoie dans un passé lointain les années de violence, entre 2008 et 2012, lorsque les imposants convois de policiers et de militaires quadrillaient la cité frontalière, parcourant sans relâche les autoroutes urbaines bordées de décharges de voitures, de motels, de centres commerciaux, et de quartiers aujourd’hui semi-abandonnés. La ville et ses quartiers miséreux, jetés aléatoirement dans ce coin de désert, peuplés massivement au fil des ans par les ouvriers des immenses usines de la zone franche, n’est plus le théâtre permanent de fusillades et d’exécutions barbares, règlements de compte entre gangs liés aux deux cartels ennemis, celui de Juárez et de Sinaloa, qui aspiraient au contrôle de la région. Les dix à vingt meurtres quotidiens d’autrefois s’étalent désormais sur deux semaines, voire sur tout un mois.

Pourtant, hormis dans une poignée de rues jouxtant la cathédrale et le marché Cuauhtémoc, les habitants ne se déplacent pas à pied. «Jamais!», ordonnent-ils presque lorsque la question leur est posée. Le souvenir des corps déchiquetés sur la voie publique hante chaque rencontre. «Je suis partie à cette époque», explique Cecilia Tamés, une retraitée qui a fui la violence, comme plus de 200 000 citoyens de Juárez qui ont laissé derrière eux des maisons-fantômes. Résidente d’El Paso, après avoir traversé le Rio Bravo qui marque la frontière avec les Etats-Unis, cette croyante est revenue acheter un chapelet et un flacon d’eau bénite à l’effigie du pape François au kiosque à souvenirs installé devant la cathédrale. «J’espère que le pape nous aidera à en finir avec toute cette violence.» La violence n’est peut-être plus aussi massive mais elle reste omniprésente.

De graves séquelles

«Les indices de criminalité ont diminué, mais Juárez reste une ville violente», explique le prêtre Oscar Enríquez, directeur du Centre de défense des droits de l’homme Paso del Norte. «Cette violence reste imprimée en nous: elle se manifeste par la peur, les traumatismes émotionnels, la désagrégation sociale, la brutalité familiale… Ce sont les séquelles de tout ce que nous avons vécu.» C’est précisément pour éviter de donner au pape argentin une image idyllique que les principales organisations de la société civile ont lancé la plateforme Al encuentro de Francisco («A la rencontre de François»). D’après celles-ci, maquiller les problèmes ne bénéficierait qu’aux dirigeants politiques et au patronat, qui espèrent des investissements dans l’industrie maquiladora. «Le pape arrive dans une ville traumatisée, meurtrie et il nous tient à cœur qu’il ne passe pas à côté de cette réalité», indique le père Enríquez. Autre marque de cette violence lancinante: des 11000 homicides commis ces dernières années, la plupart ne sont pas résolus.

Dans les décombres de la douleur, les petits sont les plus mal lotis. «La terrible histoire de l’enfant sicario» est devenue un titre habituel des journaux, qui relatent l’embrigadement dans les cartels de jeunes adolescents natifs de Ciudad Juárez. «Il y a une augmentation des délits graves commis par des jeunes qui ont, pour la plupart, été témoins de crimes violents ou dont un proche a été tué. Et il y a plus de 10 000 orphelins, dont les parents ont été tués», explique José Luis Flores, responsable d’une organisation d’aide à l’enfance. «La mèche est allumée: la situation ne fera qu’empirer», prédit cet activiste.

Les mères des femmes disparues et assassinées ces vingt dernières années – plus de 2000 selon différentes estimations – ont peint des croix roses le long du parcours qu’effectuera François en papamobile. A Juárez, où affluent des milliers de migrants centraméricains et mexicains qui fuient la violence sévissant désormais dans leurs régions d’origine, chaque habitant a un drame personnel à partager avec le pape.