Catholicisme

Le pape s’attaque aux «Américains»

La ligne de François est combattue, aux Etats-Unis, par de puissants catholiques conservateurs

«C’est un honneur pour moi que les Américains m’attaquent.» La repartie du pape a fusé, spontanée et narquoise, dans l’avion qui le conduisait au Mozambique, mercredi 4 septembre. Tandis que François saluait un à un les journalistes, le correspondant au Vatican du quotidien La Croix, Nicolas Senèze, est venu lui offrir un exemplaire de son livre Comment l’Amérique veut changer de pape (Bayard, 276 pages), qui paraissait le jour même en France.

«C’est une bombe», a souri le pape en agitant le livre. Le vaticaniste expérimenté y explique les attaques subies par François ces dernières années par l’hostilité à sa «ligne» d’un puissant courant catholique conservateur américain, animé par des laïcs fortunés et influents, relayé par des médias importants et décidé à refermer la «parenthèse» François.

En phase avec la montée du conservatisme aux Etats-Unis, en désaccord total avec la critique virulente du libéralisme économique portée imperturbablement par le chef de l’Eglise catholique, ces acteurs, qui sont aussi des financiers importants pour le Saint-Siège, auraient trempé dans un «putsch» pour renverser François à l’été 2018. Ayant échoué, ils consacreraient aujourd’hui leurs efforts à peser sur le choix du successeur du pape argentin. Une autre façon, affirme l’auteur, de fomenter un «coup d’Etat».

Adoucir la forme sans rien enlever au fond

Devant l’émoi soulevé par la phrase de François dans l’avion, les collaborateurs du pontife jésuite ont tenté d’en atténuer le caractère belliqueux, quelques instants plus tard. Le nouveau directeur de la salle de presse, Matteo Bruni, a présenté une déclaration indiquant que, «dans le contexte informel» des salutations du début du voyage, «le pape a voulu dire qu’il considère toujours comme un honneur les critiques, en particulier quand elles viennent de penseurs reconnus et, dans ce cas, d’une nation importante».

Autant dire que, si François a voulu adoucir la forme, il ne renie rien du fond de sa déclaration initiale. Les attaques venues des Etats-Unis – mais pas seulement – existent bien. Elles peuvent se poursuivre, a-t-il signifié, elles n’auront pour effet ni de le faire taire ni de lui faire changer de cap. Il n’a d’ailleurs pas été pris au dépourvu par le livre tendu par Nicolas Senèze. Il a remercié, au contraire, le journaliste, en lui précisant qu’il avait cherché à se procurer cet ouvrage – le Vatican avait été informé de sa prochaine parution –, mais qu’on lui avait dit qu’il n’était pas encore disponible.

La rentrée 2019 promet donc d’être aussi agitée que celle de 2018 à la tête de l’Eglise. Ces dernières semaines, les sites et courants catholiques conservateurs ont multiplié les critiques contre plusieurs nominations récemment intervenues au Vatican, évoquant de plus en plus la figure du pape émérite Benoît XVI dans leurs combats. Ils se mobilisent également dans la perspective du prochain synode sur l’Amazonie, en octobre, où sera débattue la possibilité d’ordonner des hommes mariés. Certains y voient une brèche inacceptable ouverte contre le sacerdoce.

Tentative de putsch l'an passé

Il y a un an, fin août, était intervenu l’épisode sans doute le plus extravagant de la série d’attaques contre François, sur lequel le livre revient largement et dans lequel il voit une tentative de «putsch» visant à obtenir la démission de l’actuel pape. L’archevêque Carlo Maria Vigano, un ancien nonce (ambassadeur) aux Etats-Unis, avait accusé François, dans une lettre ouverte, d’avoir protégé le cardinal américain Theodore McCarrick – qui a depuis été privé de sa pourpre cardinalice puis renvoyé de l’état sacerdotal, en février –, accusé aujourd’hui de violences sexuelles sur mineur et de harcèlement de séminaristes.

Mgr Vigano accusait le pape d’avoir discrètement levé des sanctions qui auraient été prises contre Theodore McCarrick par Benoît XVI. L’ex-diplomate avait appelé explicitement François à renoncer au siège de Pierre. Il ne semble pas que l’état d’esprit actuel du pape le pousse en ce sens.

Faute d’avoir obtenu gain de cause en 2018, les catholiques conservateurs américains auraient entrepris de passer au crible, avec une escouade d’anciens policiers, d’universitaires et d’avocats, le pedigree des quelque 125 cardinaux électeurs, qui sont aussi les successeurs possibles de François. Afin de pouvoir écarter, le moment venu, d’éventuels gêneurs et donner au prochain pontificat une coloration plus à leur goût.

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