Le pape à la reconquête de l’Amérique latine

Religion François se rend dans trois des pays les plus pauvres du sous-continent américain

Pour les habitants de Bañado Norte, la visite constituera, en soi, «un miracle». Les rues boueuses, les toits de tôle de ce bidonville d’Asuncion, la capitale du Paraguay, s’apprêtent à recevoir dimanche prochain le pape François, en conclusion de la tournée sud-américaine qu’il entame ce lundi. Quelques semaines après la publication de son encyclique Laudato Si, qui appelle à la défense des pauvres et de l’environnement, le prélat argentin arrive sur son continent avec un discours social plus affirmé que jamais, et des envies de reconquête sur une terre où vivent 40 à 50% des catholiques du monde entier.

Réhabilitation des catholiques progressistes

Deux ans après sa visite au Brésil, le premier pape de l’hémisphère Sud «a choisi trois pays historiquement exploités et pleins de souffrance», souligne le frère dominicain brésilien Frei Betto, figure de la théologie de la libération. Le pape se rend dans les Etats les plus pauvres d’Amérique du Sud: en Equateur jusqu’à mercredi, puis en Bolivie jusqu’à vendredi et enfin au Paraguay. Certains des chefs d’Etat considérés les plus à gauche du continent, dont il suivrait avec attention les transformations, l’y attendent les bras ouverts. Ce sera le cas du «chrétien de gauche» équatorien Rafael Correa, bien sûr, mais aussi du socialiste indien bolivien Evo Morales. «J’ai été surpris de voir que nous coïncidons sur plusieurs sujets, comme [la critique du] capitalisme ou la Terre Mère», a reconnu l’ancien syndicaliste, en inaugurant un collège baptisé au nom du pape.

Sur le chemin de La Paz, François rendra hommage à un jésuite espagnol, Luis Espinal, torturé et assassiné sous la dictature bolivienne d’extrême droite en 1980. Cette étape fait écho à la récente béatification du populaire archevêque salvadorien Oscar Romero, assassiné la même année et dont l’image orne déjà bien des églises d’Amérique centrale: une sorte de réhabilitation pour les catholiques progressistes comme Frei Betto, qui salue la «révolution» de François.

Le dirigeant séduit au-delà des cercles de théologues et de gouvernants. Les fidèles catholiques sont en train de «récupérer leur confiance en l’Eglise, probablement grâce à l’arrivée et au leadership de François», observe une étude de l’institut de sondages Latinbarometro. En Uruguay, pays le plus laïc et agnostique du continent, il est «notoire», selon le cardinal Daniel Sturla, qu’il «y a une plus grande affluence aux offices» depuis deux ans. «Le pape nous a réconciliés avec les pauvres», observe de son côté Denis Lopez, un curé d’une zone rurale du Guatemala, interrogé par l’agence AP. Dans cette Amérique centrale où s’épanouissent les mouvements évangéliques, «les gens qui ne croyaient plus aux curés recommencent à remplir les églises».

Contrer les évangélistes

Il est encore trop tôt pour savoir si ce changement est à même d’inverser l’évolution des dernières décennies. Entre 1995 et 2013, la proportion de catholiques en Amérique latine a diminué de 80 à 67%. Cette fuite des croyants s’est principalement produite au profit des évangélistes, qui recrutent parmi les jeunes et les pauvres, et une population longtemps ostracisée: les Amérindiens. «Nous avons perdu la foi et la confiance à cause des curés, des abus, des viols», a expliqué à la presse locale Juan Villca, un converti de l’Altiplano en Equateur. Dans ce pays, les prêtres indiens sont 35 fois moins nombreux que les pasteurs de même origine, qui multiplient les offices en quechua.

Jorge Bergoglio semble avoir retenu la leçon: la liturgie devrait intégrer les langues des Indiens quechuas, aymaras et guaranis, et les laissés-pour-compte seront au cœur de son voyage. Avant de visiter Bañado Norte, il se sera entretenu en Bolivie avec quelques-uns des 3000 détenus de la «ville-prison» de Palmasola, où des affrontements avaient provoqué la mort de 35 prisonniers en 2013. Il aura également assisté à une rencontre internationale de mouvements populaires et célébré, dans le port équatorien de Guayaquil, une messe en plein air à quelques rues de quartiers pauvres. «Il a voulu porter une attention particulière aux périphéries de la douleur et de la marginalisation», a insisté l’archevêque bolivien Oscar Aparicio.

L’affluence, au passage de la papamobile «non blindée», sera un premier thermomètre de sa popularité. «Un à 1,2 million» de personnes sont attendues à Quito, la capitale équatorienne, jusqu’à trois millions au Paraguay… Assez pour remobiliser les fidèles du continent? A Bañado Norte, les habitants attendent déjà de nouveaux miracles.