Par crainte de causer des «préjudices» à «la communauté des fidèles chrétiens», et au nom du «bien de l’Eglise universelle», le cardinal Joseph Ratzinger a refusé de défroquer en 1985 un prêtre américain du diocèse d’Oakland qui s’était rendu coupable d’au moins six abus sexuels sur des mineurs âgés de 11 à 13 ans à la fin des années 1970. Et cela malgré les requêtes répétées de l’évêque d’Oakland, qui jugeait nécessaire la réduction de ce prêtre à l’état laïc.

La correspondance entre le diocèse d’Oakland et la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF) concernant le cas Stephen Kiesle, ainsi que des mémorandums internes des responsables du diocèse ont été rendus publics tard vendredi soir par Jeff Anderson, un avocat américain représentant des victimes de prêtres pédophiles. Samedi, ils étaient disponibles sur le site internet du New York Times. Ils offrent un éclairage sur la manière dont le Vatican traitait les cas d’abus dans les années 1980 et sur les préoccupations de la hiérarchie catholique. Il en ressort que la CDF était pour le moins lente à réagir à cette époque.

Les faits. Le 19 juin 1981, Mgr John Cummins, évêque d’Oakland, écrit une lettre au pape Jean Paul II dans laquelle il demande la réduction à l’état laïc du Père Stephen Kiesle. Il lui semble clair, «avec le recul, que le Père Kiesle n’aurait probablement jamais dû être ordonné». «En août 1978, il a été arrêté par la police et accusé d’avoir pris des libertés sexuelles avec au moins six adolescents âgés de 11 à 13 ans entre novembre 1977 et mai 1978», écrit l’évêque. Condamné à trois ans de prison avec sursis, le prêtre a été tenu à l’écart du ministère pastoral. Puis le Père Kiesle a demandé de lui-même à être réduit à l’état laïc, explique Mgr Cummins, qui suggère au pape d’accepter sa requête.

Un prêtre «irresponsable»

La lettre de Mgr Cummins à Jean Paul II a été précédée de deux autres courriers adressés par d’autres responsables du diocèse d’Oakland en avril et en mai au cardinal Franjo Seper, prédécesseur de Joseph Ratzinger à la CDF. Les deux missives réclament la réduction à l’état laïc de Stephen Kiesle. L’une est signée George Crespin, alors chancelier du diocèse d’Oakland, qui a travaillé avec le prêtre pédophile. Très détaillée, elle fait état de la désorganisation, de l’irresponsabilité, de l’indiscipline et du manque de motivation du clerc. «Son principal intérêt était manifestement de travailler avec les jeunes», écrit Crespin. Il souligne également qu’à plusieurs reprises des paroissiens lui ont fait part de leur inquiétude concernant la qualité du ministère du Père Kiesle.

Les abus commis par le prêtre et les trois lettres demandant sa réduction à l’état laïc ne suffisent cependant pas à convaincre la CDF. Le 17 novembre 1981, elle réclame à Mgr John Cummins un supplément d’information sur le Père Kiesle. Le 1er février 1982, l’évêque répond en lui transmettant le témoignage du Révérend James Laubacher, ancien supérieur de Kiesle durant ses études de théologie.

Impatience

Restés sans explication, les responsables du diocèse d’Oakland commencent à s’impatienter. En date du 24 septembre 1982, l’official du tribunal diocésain George Mockel écrit au cardinal Ratzinger, nommé il y a peu à la tête de la CDF, pour savoir s’il a besoin «d’autre chose» pour mettre un terme à cette affaire. Le diocèse reçoit une courte réponse le 21 octobre. Aucune information supplémentaire ne peut être donnée pour le moment, dit-elle en substance.

Trois ans plus tard, toujours sans nouvelle du cardinal Ratzinger, l’évêque d’Oakland lui adresse un nouveau courrier. Il souhaite être informé du cours de l’affaire. Finalement, le 6 novembre 1985, il obtient une réponse de Joseph Ratzinger, rédigée en latin. Le cardinal reconnaît la «gravité» de la situation, mais estime que le cas doit être l’objet d’examens plus approfondis et nécessite plus de temps. Car il faut selon lui considérer «le bien de l’Eglise universelle», et «les préjudices» que la réduction à l’état laïc de ce prêtre pourrait causer «à la communauté des fidèles chrétiens».

Visiblement énervé par cette réponse, l’official George Mockel écrit le 12 décembre à l’évêque John Cummins: «Ma lecture de cette lettre est qu’ils vont s’asseoir sur l’affaire jusqu’à ce que Steve (ndlr: Kiesle) devienne un peu plus âgé. C’est regrettable.»

Stephen Kiesle a finalement été défroqué en 1987, soit six ans après que Mgr Cummins en eut fait la demande à Jean Paul II. Encore en vie, l’ancien évêque d’Oakland a confié au New York Times que le Vatican était réticent à laïciser des prêtres dans les années 1980, car beaucoup de clercs avaient quitté l’Eglise dans la foulée de mai 68. Par conséquent, Jean Paul II «avait vraiment ralenti le processus et l’avait rendu beaucoup plus mesuré».

Une gestion «diligente»

Dans une déclaration publiée samedi par le Bureau de presse du Saint-Siège, l’avocat américain Jeffrey Lena affirme que la réduction à l’état laïc de Stephen Kiesle avait été gérée «de manière diligente» par la CDF, «non selon les critères actuels, mais selon ceux de l’époque». Une vision récusée par l’avocat des victimes Jeff Anderson. Selon lui, les documents montrent de façon «incontestable que le cardinal Ratzinger et le Vatican ont étouffé et continuellement nié» les affaires de pédophilie au sein de l’Eglise.