Asie

Le pape dans une Corée du Sud déprimée

Cinq mois après le naufrage du ferry «Sewol», le pays est encore sous le choc. Le drame a servi de révélateur au malaise de la classe moyenne

Le pape dans une Corée du Sud déprimée

Asie Cinq mois après le naufrage du ferry, le pays est encore sous le choc

Le drame a servi de révélateur du malaise de la classe moyenne

Lorsqu’en 1984, le pape Jean Paul II se rendit en Corée du Sud, le pays était muselé et meurtri par une dictature. Quatre ans auparavant, le général-président Chun Doo-hwan avait recouru aux unités d’élite de l’armée pour mater dans le sang une émeute à Kwangju, dans le sud-ouest du pays, causant la mort de centaines de civils. Trente ans plus tard, le pape François est arrivé jeudi pour une visite de cinq jours dans une démocratie, mais dans un pays également meurtri: le naufrage, le 16 avril, du ferry Sewol, qui a fait près de 300 morts, pour la plupart des enfants, a affecté profondément le pays.

Cinq mois après, la Corée du Sud reste sous le choc. Les Coréens ont assisté à la catastrophe en direct à la télévision. De leurs mobiles, les enfants prisonniers du ferry couché sur le flanc qui flottait encore envoyaient à leurs parents des messages, photos et vidéos, amusés, affolés puis désespérés. Tergiversations, conflits de compétence, impréparation: ils périrent.

Séoul, ville de tous les excès par son gigantisme, vit à son rythme trépidant habituel. Mais l’atmosphère est pesante. Le malaise est sensible, des milieux intellectuels aux couches les plus humbles de la population. La crise de confiance dans les institutions se double de doutes sur un modèle de développement, «robuste et sûr» selon les investisseurs, dont les Coréens étaient fiers. «Les trains partent à l’heure, mais les passagers ne savent pas où ils vont», commente l’analyste politique Shim Jae-hoon.

Pour la première fois depuis le début de la spectaculaire expansion économique commencée dans les années 1960, la Corée doute d’elle-même. La catastrophe a révélé les carences d’un système politico-économique qui accorde la primauté à la croissance et au profit, au détriment de la sécurité de la population. Chaque jour, la presse tire un fil supplémentaire de la pelote d’intérêts publics et privés à l’origine du drame.

Pour les Coréens, le deuil n’est pas terminé. La consommation, qui a chuté au lendemain de l’accident, continue à stagner. Place Gwanghwamun, au centre de Séoul, et sur l’esplanade devant la mairie, où a été dressé un autel pour les victimes, des tentes blanches ornées de myriades de rubans jaunes (les chrysanthèmes jaunes sont un signe de deuil) sont des lieux de recueillement organisés par des bénévoles. «Cela peut arriver à vos enfants», peut-on lire sur une pancarte. Sur les rubans sont écrits des messages de compassion et de remords («Nous vous demandons pardon»). Des passants portent aussi des rubans jaunes. «Parce que j’ai honte pour la Corée», dit une marchande du grand marché de Dongdaemun.

Non loin, il y a quarante ans, un ouvrier s’était immolé par le feu pour protester contre les conditions de travail dans les petits ateliers de confection du quartier. Sous la houlette du général Park Chung-hee, qui avait pris le pouvoir en 1961, le «miracle Han» (nom du fleuve de Séoul) avait commencé. Un dirigisme relayé par des entrepreneurs aux appétits de carnassiers lançait la Corée à la conquête du monde.

L’expansion fut fébrile: Palli, palli («vite, vite!»). Un sentiment d’urgence entretenu par l’élite dirigeante maintenait le pays sous pression. Et la majorité adhéra aux objectifs productivistes. En quarante ans, la Corée força les portes de la prospérité. La démocratisation, à la fin des années 1980, n’a pas ralenti le rythme. Quinzième économie du monde avec un revenu de 25 000 dollars (18 700 euros) par habitant, elle affichait ces dernières années des ambitions parfois démesurées. Tout semblait lui réussir: technologies vertes, villes intelligentes… Mais la «démocratie économique» n’était pas au rendez-vous; la cohésion sociale s’effritait et la classe moyenne perdait ses illusions sur les bienfaits de l’expansion. Dans les coulisses, on a toujours su que les normes de sécurité passaient après le profit: les 3000 morts annuels dans des accidents du travail dans les PME en témoignent. Comme les désastres récurrents (pont qui s’effondre, accident de métro…) au cours des vingt dernières années. Le naufrage du Sewol a été le révélateur d’un malaise social rampant.

Les plus âgés se demandent pourquoi ils ont consacré tant d’efforts et de sacrifices au redressement du pays et à la lutte pour la démocratie, où l’Eglise catholique joua un rôle actif, pour enfanter un Etat en proie à la voracité des affairistes. Les plus jeunes, qui peinent à trouver un emploi après des années d’un système éducatif performant mais stressant, s’identifient aux enfants abandonnés à leur sort dans le ferry. Ils n’affrontent pas la police antiémeute comme leurs aînés. Mobilisés par les réseaux sociaux, ils participent à des veillées aux chandelles. «Du temps des dictatures, nos parents avaient une cible. Aujourd’hui, le mal vient du système. Se battre, mais contre qui?» se demande un étudiant près de l’autel aux victimes du naufrage, place de la mairie.

Sa génération renvoie dos à dos les hommes politiques de tous bords qui s’empoignent au parlement pour mettre sur pied une commission d’enquête sur la catastrophe. La majorité gouvernementale se maintient faute d’opposition crédible. Mais le minimum de consensus politique nécessaire au fonctionnement d’une démocratie semble faire défaut et l’élan productiviste est entamé.

La présidente Park Geun-hye, arrivée au pouvoir en 2013 mais déjà discréditée par ses maladresses, a promis des réformes. La tâche sera difficile: l’Etat fonctionne par système de clientèles, de solidarités régionales, claniques ou sectaires, et souffre du «pantouflage» institutionnalisé des fonctionnaires retraités qui passent dans le privé. A tous les niveaux du système social, cadeaux et renvois d’ascenseur parasitent le fonctionnement des institutions.

Le respect de la hiérarchie et le sens du sacrifice, héritage de la tradition néoconfucéenne, ont permis de mobiliser la population pour le redressement du pays. Mais un point limite a été atteint: ces pratiques, qui se traduisent par des patronages et des collusions, ne sont pas seulement répréhensibles au regard de la loi, elles mettent en péril la sécurité de la population. Sans être à la veille d’une dérive à la thaïlandaise, avec heurts violents et loi martiale à la clé, la jeune démocratie coréenne connaît une crise profonde.

Tant d’efforts et de sacrifices pour enfanter un Etat en proie à la voracité des affairistes

Publicité